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vendredi 19 octobre 2018

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Y-aurait-il, au secret du silence,
Un chant pour couronner la nuit ?

Cette parole que tu trouves,
Sans la chercher,
Aura-t-elle raison de l’hiver et de ses mains glacées ? 

La lampe qui te guide
N’est Soleil qu’au dedans :
Tu te tiens fermement
À la rampe de l’ignorance.

Tu fais taire tous les mots
Et c’est alors qu’en toi
Se faufile une source. 

Tu y consens
Comme à l’orée
De ce pays des songes

Où, sans efforts, tu te rends désormais
Dans le pas sûr d’une aube accordée.

Tu n’as pas à sonder la terre de ton exil 
Pour sentir tout autour la clairière qui s’entrouvre.

L’ombre même est complice
De cette déchirure dans le noir du tombeau.

C’est ici que la Vie,
Dans l’instant, t’est donnée :
Ne la dissipe pas en pensées inutiles !

Accueille son printemps,
Fais cortège à sa joie !


Jean Lavoué, 18 octobre 2018
Fotoworkschop4You Pixabay

























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mercredi 17 octobre 2018

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Le maître est en toi,
Démuni,
Sans armure.

Il t’a dépouillé
De toutes tes illusions
Blessées.

Grâce à lui
Tu as cessé de mener
Le combat inutile

Contre toi-même
Et cette déroute
Sans appel.

Tu reviens à présent
Vers tes amis
Désaccordés ;

Pleins de trous,
De mystères,
Ils ne se sont pas dérobés.

C’est en eux que tu trouves
La fragile patience
D’aimer.

Tu vénères leur ignorance,
Leur goût sans limites
Des images brisées.

Eux seuls t’ont protégé
Des vertus mortelles
De l’enfance ;

Et maintenant ils te libèrent
De la tyrannie
De l’éternel.

C’est dans le feu
De leurs blessures
Que tu te sens sauvé.

Ils n’avaient rien d’autre à donner
Qu’à l’instant même ce goût très sûr
D’une absence étonnée.


Jean Lavoué, 16 octobre 2018
Photos Perros, Sulivan, Grall, Cadou



























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mardi 16 octobre 2018

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Les deux premiers recueils attendus viennent de m’être livrés. Mais il faudra patienter encore une dizaine de jours pour le quatuor : problèmes techniques chez l’imprimeur… Désolé pour ceux qui ont déjà commandé depuis plusieurs semaines !  (Bon de souscription : suivre ce lien)



Début de la préface d’Yves Fravalo à « Levain de ma joie » :

La poésie de Jean Lavoué pourrait être reçue par le lecteur comme une sorte de démenti à l’adage à travers lequel Philippe Jaccottet[1] exprime le regret du caractère à ses yeux trop intermittent de la grâce qui peut être accordée à l’homme de vivre à une certaine altitude, dans une certaine lumière.

Le nouveau recueil qui nous est ici offert porte au plus haut, selon l’aveu même de son titre, Levain de ma joie, l’affirmation d’une ferveur de vivre qui marque l’ensemble d’une œuvre de poète et l’engagement d’un homme. Et cette ferveur s’affirme, faut-il le rappeler, dans le temps d’une épreuve personnelle qui interdit tout abandon au confort et aux complaisances d’un optimisme naïf. Elle est alliée à la lucidité.
Jean Lavoué ne revient pas ici sur les confidences, toujours discrètes, qui passent ailleurs dans son œuvre récente. La réalité fondatrice du temps présent pour le poète – celle de la maladie qui a fait irruption dans sa vie au printemps 2017 - n’est suggérée que de façon oblique. C’est d’abord la citation liminaire de Pablo Neruda (« Le printemps est inexorable »), éclairée par le titre de la première section (JOURNAL D’UN PRINTEMPS BOULEVERSE[2]) et propre à ouvrir au sentiment d’un tragique dont la mesure excède celle du drame qui, dans le fameux poème de Victor Hugo, vient nourrir la Tristesse d’Olympio. C’est ensuite, dans le corps du recueil, quelques motifs épars : celui, par exemple, de la nuit ou du tableau noir, comme temps ou support de l’écriture. C’est enfin, mais très occasionnellement, l’inscription d’une date associée à l’indication d’un lieu (20 mai 2017, Hôpital du Scorff à Lorient). C’est peu, c’est très peu[3], mais cela suffit à laisser deviner l’état d’une conscience confrontée sans répit non pas seulement au sentiment, mais proprement à la sensation de la finitude.
On pourrait s’étonner dès lors de l’éclat solaire qui triomphe dans l’ensemble du recueil, si l’on oubliait que, précisément, selon le mot de René Char, « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». Une formule toutefois qui n’éclairerait que très imparfaitement un climat spirituel au sein duquel le sentiment de la blessure se trouve dépassé ou pour mieux dire transcendé. Adoptant une approche un peu infléchie, notons qu’il faut apercevoir en permanence dans le poème de Jean Lavoué, si lumineuse qu’en soit la tonalité dominante (« L’instant a des clartés / D’eau  pure et de rivière »)[4], l’épaisseur d’une ambivalence dont les deux termes retenus par Simone Weil pour former l’un de ses plus beaux titres pourraient dire quelque chose : la pesanteur et la grâce. Et il s’agirait d’une grâce qui ne serait pas seulement accordée, mais conquise, conquise avec ardeur, avec patience, dans un geste toujours repris d’arrachement au sol, un geste qui serait celui-là même de l’écriture…

Yves Fravalo




[1] Philippe Jaccottet, A la lumière d’hiver, Poésie/Gallimard, p. 49.
[2] Allusion, bien sûr, au titre d’Etty Hillesum : Une vie bouleversée.
[3]On pourrait noter aussi une occurrence, une seule, du mot « maladie » : « Pourquoi […] Tant de chemins d’errance […] De déserts […] De grèves constellées […] Jusqu’à la maladie qui t’embarque avec elle. » (122)

[4] P. 122.
















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dimanche 14 octobre 2018










Ô petite vie empêchée
Par tant de douleurs et de drames,
Je m’agenouille devant toi
Comme on laisse venir en soi
L’humble bourgeon de la vie.

Tu ne connaîtras pas
La splendeur des étés
Ni les brasiers d’automne,
Mais seule cette lumière nue,
Emmaillotée de gel.

Tu ne sauras rien de ce monde
Où ton père et ta mère
N’ont pas su te dire oui ;
Tu ne sauras rien de leur détresse
Ni de leur amour prisonnier
De cet enfer quotidien
Où il leur fallut bien vivre.

Tu ne sauras rien des inquiétudes
Qui partout montent à l’horizon,
Ni des injustices croissantes
Brisant les meilleures intentions.

Tu ne sauras rien de la violence,
Ni des jugements fanatiques,
Ni des meurtres d’âmes
Quand le désir s’évanouit.

Tu ne sauras rien non plus de la tendresse
Dont l’enfant est notre seul refuge
Tandis que de partout la terre saigne,
Que s’emballe un tourbillon de folie.

C’est à genoux que j’implore ton pardon
Face à la détresse d’hommes et de femmes
Qui est aussi la mienne ;
Ce que nous n’avons pas pu faire pour toi,
Avec chacun je m’en sens responsable :
Ne sommes nous pas tous autant de pauvres êtres
Éprouvant à chaque souffle nos limites ?

Qui suis-je pour juger,
Quand toi c’est d’une vie promise
Dont tu étais le cœur battant
Qu'ensemble nous n’avons pas su porter ?

C’est vers toi que ma prière se tourne
En gestes d’infinie compassion,
Conscient qu’avec nous le monde se tient
Juste au bord de l’abîme.

Qu’aurions-nous pu faire que nous n’avons pas fait
Pour que la vie de chacun,
La tienne la première,
Peu à peu ne s’asphyxie ?
La tienne beaucoup plus tôt que d’autres,
Mais dans le même tourment
Que toutes celles qui ne voient plus d’issue
Aux encoignures de chaque pas.

S’il est un être qui puisse,
Sans nous juger,
Nous aimer quand même un peu,
Nous comprendre,
C’est toi et toi seul
Dans le secret de l’homme,
Le cœur immense de Dieu.

Tu es du très-bas
Le visage et l’enfance,
La douleur transfigurée
Qui se tait et rayonne.

Ô printemps d’innocence,
C’est toi qui donnes prix
À chacune de nos vies,
Toi devant qui nous restons
Silencieux, désarmés.

Pas de cris de colères,
Pas d’injures ni d’anathèmes,
Mais seule l’imploration
À l’ardente miséricorde
Pour n’être, pleins de rêves brisés,
Pétris de trous et d’impossibles,
Que de simples humains,
Mortels, mais désirant la Vie.


Jean Lavoué, 13 octobre 2018
Photo : asiabasia Pixabay

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