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dimanche 19 septembre 2021

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Notre ami, Julos Beaucarne, vient de nous quitter paisiblement hier soir à 22h15...


"Il nous faut reboiser l'âme humaine..."




















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samedi 18 septembre 2021

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Voici deux chaleureuses notes de lecture de mes « Voix de Bretagne » parues le printemps dernier. L’une d’Alain-Gabriel Monot (en photo) est publiée dans la revue Ar Men de ce mois de septembre. L’autre, de Marie-Josée Christien, ci-dessous, sera prochainement publiée dans la revue Spered Gouez / l’esprit sauvage.


Voix de Bretagne, Le chant des pauvres (L’Enfance des arbres)

Dans cet épais ouvrage de 345 pages préfacé par Pierre Tanguy, Jean Lavoué, poète et éditeur qui « a la Bretagne au cœur » (Joseph Thomas, postface), réunit dix auteurs bretons qui « portent le chant des pauvres » : Michel Le Bris, Armand Robin, Yann-Fañch Kemener, Anjela Duval, Guillevic, Jean Sullivan, René Guy Cadou, Max Jacob, Georges Perros et Xavier Grall. Nés dans la première moitié du XXème, ces auteurs très différents continuent à l’accompagner au fil des années.
Leur premier dénominateur commun est incontestablement leur ancrage breton, dans un environnement rural. Mais c’est le prisme de la pauvreté qui a retenu l’attention de Jean Lavoué. La pauvreté matérielle a marqué l’enfance d’Armand Robin (et presque toute sa vie jusqu’à sa mort précoce), comme celles de Guillevic, Anjela Duval, Yann-Fañch Kemener et Michel Le Bris. Max Jacob, Xavier Grall et Georges Perros ont connu la précarité plus tardivement en raison de leur choix de vie. Par la maladie, René Guy Cadou a connu aussi une période de grand dénuement. Jean Sulivan, prêtre, fit vœu de pauvreté. Par cette pauvreté matérielle vécue, ils se sont fait les porte-voix solidaires du « peuple de pauvres ».
Jean Lavoué relie la pauvreté à l’arrachement à la langue natale dont l’usage fut interdit. Ceux de ces auteurs nés sur le sol breton ont vécu la perte de la langue maternelle, que ce soit  par éradication ou par  absence de transmission. L’auteur ajoute aussi « le sentiment d’une perte essentielle concernant la défiguration de leur terre rêvée ». Il montre combien ces « voix de Bretagne », marquées « d’une cicatrice inguérisssable », ont transcendé la  pauvreté subie en « sobriété, respect de l’homme et de la nature, contemplation du monde », ainsi que le résume Pierre Tanguy. Leur œuvre tourne « autour d’un noyau obscur d’une existence d’où la poésie a surgi comme un miracle inespéré »…

Jean Lavoué, Voix de Bretagne, Le chant des pauvres », L’enfance des arbres, 21 euros

www.editionslenfancedesarbres.com













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jeudi 16 septembre 2021

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Certains mots sont devenus trop lourds :
Ils ont perdu le feu,
Ils ont laissé couler la sève ; 

Tandis que d'autres
Ont su rester légers,
À jamais rebelles et irrécupérables. 

C'est le cas de ce mot
Que je prononce à peine
Tellement il craint la pesanteur :
Il préfère se faufiler incognito 
Dans les silences du Poème. 

Allègre pourtant, inutile comme la pluie, le vent
Ou comme trois pas de danse dans le soleil,
À tout instant la "grâce" se trouve accordée
Au souffle de la vie. 

Aucune noirceur ne la décourage,
Ni aucune ombre :
En toutes circonstances,
Elle garde son éclat. 

Comme l'oiseau,
Elle reste silencieuse après l'orage,
Comme lui, elle s'abandonne seulement
À la poussée du vent,
À la force des ailes. 

Elle se nomme d'un mot qui dit oui :
On ne lui doit jamais rien,
Elle efface toute amertume,
Aucune ride sur le visage !
Et c'est pourquoi elle reste jeune,
Et c'est pourquoi, toujours, elle refleurit. 

Jean Lavoué, 13 septembre 2021
Photo Maurer & Roth
























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mercredi 15 septembre 2021

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Pierre Tanguy sur les pas de Xavier Grall, par Jean-Claude Guillebaud (La Vie du 15 septembre 2021)


Ici commence la musique du monde


Cette semaine, notre chroniqueur rend hommage aux poètes bretons Xavier Grall et Pierre Tanguy, et à leur façon d'écouter les « vents hurleurs ».

Par Jean-Claude Guillebaud


Les plaisirs de lecture sont parfois inattendus, magiques, paradoxaux. Je viens d’en éprouver un qui n’est pas du modèle courant. Mon engouement, déjà ancien, pour un auteur a trouvé dans le texte d’un autre écrivain des raisons supplémentaires d’aimer le premier. J’ai ainsi découvert dans ses pages des bonheurs d’écriture (et de pensée) que je n’avais jamais remarqués.


L’auteur qui me rend heureux depuis longtemps, c’est le poète, écrivain et journaliste breton Xavier Grall, disparu en décembre 1981 à Quimperlé. Je crois avoir lu presque tous ses livres. L’un d’eux a été publié à titre posthume trois ans après la mort de Grall et a été réédité plusieurs fois depuis, alors même qu’il avait été refusé dans les années 1970 par certains éditeurs. Son titre ? L’Inconnu me dévore.


J’ai lu cet ouvrage trois ou quatre fois. Et je l’ai fait lire autour de moi, séduit par son lyrisme disons « décoiffant ». S’adressant à ses cinq filles, il leur clame : « Mes Divines, je vous conjure d’admirer. Tout est fabuleux pour qui sait regarder. La fraîcheur du regard est le commencement de la sainteté. » Mais ce grand chrétien n’est pas toujours tendre pour certains de ses coreligionnaires. « Mes filles, ajoute-t-il, méfiez-vous des sacristains. À force de nous sonner les cloches, ils couvrent la forte rumeur de l’Évangile. »


Enchantement du souvenir


Et voici que, grâce à mon ami Jean Lavoué, breton lui aussi, je découvre un livre du poète Pierre Tanguy : Ici commence la musique du monde. Sur les pas de Xavier Grall (éditions l’Enfance des arbres, 15 €). Ce livre n’a rien d’un hommage académique tristounet. Lui aussi est plein de feu. C’est une déclaration d’amitié, de fidélité, de ferveur et de l’enchantement du souvenir. Dès les premières pages, à mille détails, on voit bien que Tanguy vibre au même diapason que Grall.

La Bretagne, bien sûr ! mais aussi une même façon d’écouter les « vents hurleurs » en tendant l’oreille depuis la pointe de Trévignon, au sud de Concarneau. « C’est là que les vents disaient à Grall tout ce qui se passait au-delà des mers, lui apportant les parfums du monde, lui racontant les heurs et malheurs des hommes. »


Tanguy, se souvient que, encore étudiant brestois, il écoutait Grall parler de la Bretagne comme d’une « nation » et dire son rejet du régionalisme et du folklore. « Il y a donc déjà, ajoute-t-il, ce Grall engagé, mais sans sectarisme, qui met sa plume au service du combat breton. Il le fait dans ses récits poétiques, avec des mots simples, concrets, empreints d’un lyrisme qui se démarque de l’écriture blanche et anémiée sévissant dans la poésie française de l’époque. »


Et comment résister au plaisir de rapporter une superbe sortie de Grall, refusant le repli sur soi ? « Nommant la Bretagne, nous pouvons nommer tout l’univers. » J’espère avoir un jour l’occasion de rencontrer Pierre Tanguy, mon cadet de trois petites années. Je m’autorise de cette proximité pour le remercier de ces très heureux moments de lecture. Je me dois d’ajouter que ce livre est remarquablement mis en page et enrichi par des peintures de Rachel La Prairie, une artiste installée en Finistère.


Ce livre de Pierre Tanguy, « Ici commence la musique du monde, Sur les pas de Xavier Grall » peut être commandé dans toutes les librairies au prix de 15 euros ou bien directement chez l’éditeur : Jean Lavoué, L’enfance des arbres, 3 place vieille ville, 56 700 Hennebont (prévoir alors 4 euros de frais de port en plus).

















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samedi 11 septembre 2021

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Non pas un poème, mais davantage un cri
Concernant l'actualité de notre monde. 

Comment dire la douleur
De ce pays, l'Afghanistan, 
Dont toutes les espérances
Ont été, depuis quarante ans,
Méthodiquement piétinées ? 

Sa couronne de montagnes enneigées
N'est pas celle d'un pays libre et souverain
Mais plutôt celle du martyre. 

Du plus profond de sa déroute
Mais surtout depuis les frontières d'un pays voisin, 
Stratège et conquérant,
C'est la ligne d'un islam vengeur qui a fini par s'imposer, 

Trés loin des confréries de sages et de soufis
Dont ce royaume était autrefois la terre bénie. 

Aux extases des derviches
Ont succédé des hordes armées,
Obsédées d'une pureté maladive,
Particulièrement sexuelle,
Ennemies avant tout des femmes et de leur dignité. 

Mais c'est aussi sur la faillite de l'Occident, de ses idéologies
Et de son arrogance dominatrice,
Qu'a prospéré  ce terreau meurtrier. 

Face à ce cancer qui se généralise chez eux,
Les Afghans ne pourront pas faire face seuls :
Si la solidarité internationale
Ne parvient pas à se faire entendre,
Ils seront victimes, comme ils l'ont déjà été,
D'une loi brutale et sans appel. 

Les rendez-vous pour la planète
Sont multiples dans un avenir proche,
Mais celui visant à encourager partout 
L'émergence d'un islam d'ouverture à visage humain,
Désiré par le plus grand nombre des musulmans eux-mêmes,
Est sans doute celui sur lequel reposera demain, 
Pour l'essentiel, notre propre paix. 

Jean Lavoué, 9 septembre 2021
Photos : différents visages des femmes en Afghanistan : Kaboul 2016 et 1996-2001






















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jeudi 9 septembre 2021

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J'ai cherché comment me taire dans un poème : 

Je l'ai laissé un long moment muet
Sur le bord de mes lèvres. 

Je l'ai voulu aussi léger que possible,
Silencieux comme un vol d'hirondelles
Rasant le fil du soir,
Le ballet des martinets
Allant à l'amble d'une joie. 

J'ai désiré pour lui une journée 
Où l'ombre même épouserait le soleil. 

Je l'ai tissé
Dans la respiration de mes silences,
Les rythmes que lui imposaient 
Les battements de mon coeur. 

Tel un arbre, je l'ai planté près d'un cours d'eau,
Bruissant à chaque seconde du murmure de la vie. 

Je l'ai béni tel un matin 
Où l'on dit oui,

Puis l'ai agenouillé sans un mot
Dans le terreau de mes printemps à venir. 

Jean Lavoué, 6 septembre 2021
Photo JL, les bords du Scorff, 2/09/21.



















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mercredi 8 septembre 2021

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« Un quignon de soleil, un petit verre de paroles claires, simples, pures suffisent pour traverser beaucoup de choses, peut-être même la totalité de la vie »

Christian Bobin : "L'éternel est une vibration de l'éphémère"

Le Journal du Dimanche 11h00 , le 15 juillet 2021
Par Laëtitia Favro

- En quoi peut-on (encore) croire? Cet été, le JDD publie une série d'entretiens avec des écrivains pour tenter de répondre à cette question essentielle. Cette semaine, Christian Bobin nous reçoit chez lui, au Creusot. (3/7)


Ses livres cheminent entre les croyances et les incroyances du monde. Révélé en 1992 au grand public avec Le Très-Bas, une hagiographie poétique de saint François d'Assise, Christian Bobin ne se réclame d'aucune religion autre que celle des choses simples de la vie. Son écriture lumineuse est un rempart au désenchantement, ses fragments évitent l'écueil du cynisme prisé par les plumes contemporaines. A ses côtés, le lecteur explore "les différentes régions du ciel", du nom qu'il donne à son œuvre depuis ses débuts. Le ciel, justement, tourne à l'orage au moment où nous entrons dans son salon pour une conversation démasquée, l'écrivain avouant s'inspirer de ce qu'il lit sur les visages pour composer à l'écrit comme en paroles.

Comment s'habituer au port du masque quand on accorde comme vous tant d'importance aux visages?

Ces masques révèlent peut-être comme jamais la vérité d'une personne à travers l'éclat de ses pupilles, les craintes et les joies que l'on peut y lire. Cet éclat est l'un des aspects de cette pandémie qui m'ont le plus frappé, avec la nature du mal qui nous touche.

Comment le définiriez-vous?

Ce mal qui a fait le tour du monde - puisque aujourd'hui le monde n'est guère plus vaste qu'une cabane de jardin - touche à la racine même de la vie, c'est‑à-dire au souffle. A son insu, ce virus est une métaphore de nos tourments. Depuis quelques années, nous manquons d'air, nous avons du mal à respirer dans cette façon de vivre que nous avons inventée, d'où la vie est peu à peu expulsée. Nous manquons de souffle, nous manquons d'intelligence, nous manquons de sensibilité, de lenteur, de beauté, de toutes ces choses qui paraissent sans valeur mais sont en fait extrêmement précieuses.

Précieuses et capables de nous sauver?

C'est dans les choses simples que la vie se réfugie par temps de désastre. La lumière qui tremble dans le verre d'eau au chevet du malade, le recueil de poèmes que serre la main d'une jeune femme, le nuage qui passe et semble avoir perdu son chemin… Toutes ces choses sans prétention ne peuvent être atteintes par les ténèbres que nous avons engendrées. Elles éclairent le visage du nouveau-né et rassurent celui qui voit sa fin approcher. Elles sont présentes au début comme à la fin, mais entre-temps il semblerait que nous les perdions de vue. Mon travail d'écrivain, à supposer que ce soit un travail, est de les faire advenir sur la page.

Avez-vous foi en l'avenir?

Il y a toujours une issue. Je pourrais vous citer l'exemple d'une pâquerette rencontrée récemment, qui avait poussé au milieu d'une tache de goudron. Vous rendez-vous compte de la puissance quasi atomique nécessaire pour percer la masse noire du goudron sur le sol? Cette toute petite fleur avait réussi. Elle m'a ébloui. Il y a toujours une issue à condition de laisser les choses belles, sûres et vraies venir à nous, de ne pas les affoler en allant les chercher avec avidité, avec précipitation, sinon elles s'enfuient.

Vous prônez donc l'inaction…

Je prône le fait de ne plus vivre le nez collé contre la vitre. La contemplation est la plus grande action possible aujourd'hui. Il faut une force inouïe pour faire asseoir dans le grand salon éclairé de ses yeux le moindre objet, pour le regarder, pour l'aimer, pour l'accueillir, car que pouvons-nous faire d'autre une fois que nous sommes au monde que d'accueillir ce qui vient? Voir est un travail d'accueil infini à ce qui est. C'est l'inverse de recevoir un flux d'images fabriquées par des machines.

Vous écrivez dans Le Plâtrier siffleur : "L'homme n'est pas plus mauvais aujourd'hui qu'hier, il est seulement plus perdu." Comment nous sommes-nous perdus?

En devenant ivres de notre savoir. Notre avidité, notre goût du succès, notre passion de l'abstraction et des chiffres, notre croyance aveugle en des images qui nous rendent aveugles nous ont perdus. Nous avons demandé aux technologies de vivre à notre place, de choisir pour nous. Nous avons remplacé les battements de notre cœur par des pulsations d'algorithmes. La vie est devenue peu à peu trop dure alors nous avons voulu que quelqu'un la prenne en charge pour nous. Mais nous avons oublié qu'en donnant la clé de la maison au serviteur, le serviteur pouvait en devenir le maître.

N'y a-t‑il donc rien à espérer des nouvelles technologies?

Ces technologies se nourrissent des crises comme celle que nous vivons aujourd'hui. Elles en profitent pour avancer d'un pas en nous proposant comme issue une aggravation du mal. Etrangement, on demande à ce qui nous a menés au bord du gouffre de résoudre nos problèmes. Je vous donne un exemple : notre planète est entourée d'une nuée de poussières électroniques composée des débris de tout ce que nous avons envoyé dans l'espace depuis cinquante ans. Pour remédier à cette pollution, un scientifique propose d'envoyer d'autres objets électroniques capables d'aspirer ceux qui les ont précédés… Autrement dit, nous demandons à ce qui nous a blessés de nous guérir. [L'orage éclate.] C'est anti-électronique, la pluie. Nous sommes maintenant dans une conversation à trois : vous, moi et la pluie. Ecoutez comme elle redouble, elle est contente!

Vous ne croyez pas non plus en la science…

Croire, étymologiquement, c'est donner son cœur. Nous avons donné notre cœur à des choses dont on devine qu'elles ne sont absolument pas fiables. Nous avons donné notre cœur aux nombres, à la multitude. Aujourd'hui, quand on parle d'un artiste, on cite les millions de disques qu'il a vendus comme le gage très certain de son talent. C'est oublier qu'Une saison en enfer de Rimbaud n'a d'abord connu que quelques lecteurs et que les dizaines d'exemplaires publiés ont ensuite pris l'humidité dans la cave d'un imprimeur belge. C'est oublier que Van Gogh a vendu de son vivant deux uniques tableaux, désormais réduits à leur valeur marchande dans les salles de vente. Il n'est même plus question de peinture! Nous avons donné notre cœur à des choses mauvaises qui nous ont jetés sur des rivages où nous nous découvrons aujourd'hui naufragés.

Comment résister au nihilisme ambiant?

Nous ne pouvons pas être plus seuls que lorsque nous sommes trahis par nous-mêmes. Nous avons confié les clés de la vie à quelqu'un qui les a jetées loin, très loin, et nous avons peur de ne plus les retrouver. Mais je vous assure qu'elles sont très simples à retrouver. Nous voulons toujours aller trop vite. Nos comportements sont ceux de drogués : nous sommes drogués aux images, au succès, à la vitesse, et il est très difficile de s'en sevrer. Il faut une volonté de fer, et s'appuyer sur des choses beaucoup plus merveilleuses que celles qui nous sont données à voir. C'est par un appétit profond de la vie que nous pouvons changer.

Existe-t‑il une méthode?

Je ne pense pas. En tant que lecteur, je me tiens à l'écart de toutes ces techniques dites de bienveillance et des livres de développement personnel. Ça ne marche pas comme ça. Allons à l'essentiel : il n'y a pas de méthode pour tomber amoureux. Il suffit pour cela d'avoir le cœur désencombré et de ne rien attendre. Si vous êtes trop occupé, si votre front est souligné au crayon noir par les soucis, rien d'amoureux ne pourra se produire. Il n'existe pas de méthode, mais peut-être une orientation un peu différente à adopter vis‑à-vis de nos activités quotidiennes. Une attention plus grande à ce qui est, ce qui passe, et qui n'a en apparence aucune valeur.

Une attention difficilement compatible avec la vie urbaine…

Il n'y a pas de lieux particuliers pour la renaissance de la vie. J'ai par exemple un souvenir heureux de la rue de Varenne, une rue austère avec son menton mal rasé, qui mène à Matignon mais compte aussi des jardins qui sont autant d'oasis de contemplation dans la ville sérieuse des affaires et des ministres. Le miracle de l'humain peut ennoblir n'importe quel endroit. Bien sûr, les buildings avec leurs yeux aveugles, les grands magasins avec leurs fanfaronnades écrasent davantage le passant qu'un marché sur une place ensoleillée. Un quignon de soleil, un petit verre de paroles claires, simples, pures suffisent pour traverser beaucoup de choses, peut-être même la totalité de la vie.

Vous êtes né au Creusot et y êtes resté. Cette sédentarité est-elle une forme d'engagement poétique?

Vous êtes très généreuse de la qualifier ainsi. Dès l'enfance, j'ai été doté d'agoraphobie, un mal qui m'a protégé en me rendant immobile des dizaines d'années. Je n'ai jamais eu le goût du voyage, considérant dès mon plus jeune âge que le voyage pouvait commencer à dix mètres de la maison familiale. Je me suis construit ainsi avec cette infirmité. Il n'y a pas eu de grande décision noble de rester ici. Je n'ai pas pu faire autrement, et au fil du temps j'ai épousé ce qui m'incarcérait jusqu'à m'en délivrer complètement.

Les lieux de culte sont récurrents dans vos livres. Quelle relation entretenez-vous avec eux?

Je pense que l'éternel n'a pas de maison particulière à lui. J'appelle éternel ce qui est éphémère et qui prend conscience avec une joie étrange de sa mortalité. L'éternel est une vibration de l'éphémère qui vous rend joyeux tout à coup. Ce peut être le chant d'une tourterelle, comme celui que nous entendons en ce moment dans le lointain, mais également un poème. Ça vient toujours par surprise.

Et Dieu dans tout cela?

Je souscris volontiers à la définition de Jean Grosjean : "Dieu, c'est l'abîme intérieur. " Je n'ai pas d'appartenance, ni à une école littéraire ni à une église.

Le mot "dieu" revient pourtant souvent sous votre plume…

Il est comme un trou noir dans la page. Il ne représente le dieu de personne.

Votre écriture se rapproche du fragment. Elle surgit du silence et s'adosse au silence…

C'est une très belle définition. Mes textes sont adossés au silence mais ne le remplacent pas. Seule la respiration compte, et d'aller d'un fragment à l'autre en traversant la rivière du blanc de la page.

Et de ne retenir que l'essentiel?

Les choses qui vont de soi sont bizarrement difficiles à faire advenir, alors que ce sont les plus belles. Et comme elles vont de soi, on ne peut par définition les travailler. Tout est là dans le premier élan de l'écriture où des clichés apparaissent parfois, signalant que je n'ai pas suffisamment fait confiance à ma vision. J'ai retenu ma main, et le monde a écrit à ma place. Il me faut donc enlever, nettoyer, car mon souhait est que le lecteur voie ce que j'ai vraiment vu.

Etes-vous resté fidèle à l'écrivain des débuts?

La vie et les épreuves m'ont donné une conscience de ce que j'écrivais, mais cette conscience ne doit pas durcir les textes. L'intelligence est une matière froide et vous ne pouvez pas donner à voir ce qui brûle en injectant du froid à l'intérieur. Je n'ai pas trahi l'écrivain des premiers livres. Il est toujours là. Il est impossible de traverser plusieurs années de vie sans écorchures mais je reste celui qui refuse que le monde décide pour lui, et qui aime trop les gens pour aimer le monde. Ce ne sont pas les propos d'un misanthrope, au contraire. C'est par amour de ceux que je rencontre que je n'aime pas le monde, car souvent le monde les écrase ou les efface à leur insu.

Avez-vous le sentiment de leur rendre justice en écrivant?

Il serait prétentieux de le dire ainsi. Toute personne qui fait bien son travail, quel qu'il soit, est aussi importante que moi quand j'écris. Les poèmes du boulanger, ce sont ses petits pains. Une mère qui aide son enfant à s'endormir fait infiniment plus pour la santé du monde que celui qui invente une start-up.

Dernier ouvrage paru : Pierre, Gallimard, 104 pages, 14 euros.




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lundi 6 septembre 2021

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Le poème, tu le cueilles
Au bout de tes silences.
Ce rien qui inaugure
Tu en fais des clairières 
Débouchant sur le jour. 
Pour te fondre au mystère,
Tu vis de ces trouées
Dans les forêts de l'âme. 

Écrire ne serait rien
Sans cette écoute là 
Où tu es dépouillé 
De toutes tes croyances.
Tu t'avances sans but
Vers ces flaques de soleil
Où tu te sens rejoint,
Où tu te sens compris.

Comme tu vas dégagé
Sur les sentiers de l'aube,
Désencombré de tout,
Disponible aux passants.
Ce que tu as perdu
T'est partout redonné,
Les branches écrasées,
Les herbes que tu foules.

Où aller aujourd'hui
Sinon vers ces clartés,
Cet univers sans bruit
Empli de chants d'oiseaux ?
Apprends à t'échapper,
À sortir du courant
Pour goûter aux instants
Nourri de gratitude !

Tu te tiens sans un mot
Sur le banc des saisons
D'où tu vois s'écouler
Le fleuve de ta vie.
Tes doutes ont disparu :
Juste ce souffle en toi,
Ce regard sans regard
Par où tu participes. 

Cette grâce est donnée
A tout humain fragile
Qui se tient sans attente
À la lisière de soi.
Le monde passe en lui
Comme battement d'ailes, 
Il n'a pour tout bagage
Qu'un grand vide à donner.

Jean Lavoué, 5 septembre 2020
Photo Jackie Fourmiès












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