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mercredi 19 février 2020

Plusieurs témoignages aujourd'hui de la part d'amis lecteurs de René Guy Cadou...



André Campos Rodriguez,  écrivain, poète, 18 Février 2020  
J'ai lu pour vous : Jean Lavoué
L’Ardent Pays

   C'est l'année du centenaire de la naissance de René Guy Cadou. Les hommages pleuvent bien entendu .... Jean Rousselot, Jean Bouhier, Luc Bérimont, Marcel Béalu, Michel Manoll, furent ses compagnons : ils créèrent la désormais fameuse "École de Rochefort"...

   Mais il y a un livre qui va faire date : c'est certain, c'est celui de Jean Lavoué... Il est d'abord très beau, élégant, très bien imprimé, du peau papier, de belles illustrations en couleur avec des aquarelles de Bernard Schmitt. 300 pages qui font de ce livre un bel objet pour une célébration incontournable...

   "Parce que le temps lui était mesuré, l'éternité s'est emparée de Cadou", nous éclaire dans la postface le moine-poète Gilles Baudry... Comme Chronos a dévoré le jeune poète René Guy, le Kairos l'a hissé au firmament de la Poésie française. Le livre de Jean Lavoué explore les racines de ce destin pur et tragique. Il montre aussi l'intime plaie mémorielle, avec la perte de son frère ainé Guy, à qui il emprunte le prénom pour l'associer à son parcours poétique, et tenter de suturer cette déchirure avec des mots... Mais c'est par l'arrivée d'Hélène, son grand amour, qui "est comme le printemps végétal de cette Absence qu'il ne pouvait combler" , que va s'effectuer une transfiguration. Dès lors, Hélène et René ne feront plus qu'un...  "Renélène" , ainsi signeront-ils leurs correspondances communes. Fusion. "Finis ces bras qui ne se fermaient que sur la mort ou le vide (...)" souligne Jean Lavoué - qui ne cesse de nous dévoiler et révéler les secrets...  L'ami intime ce sera Michel Manoll, inconsolable lui-aussi... C'était une "profonde amitié spirituelle", (...) "une fraternité réelle", avec un mystère : "(...) la persistance de ces liens entre-eux, même par-delà la mort".

   "Je ne m'adresse pas ici aux spécialistes", nous prévient, qu'à partir de la  75 ème page,  Jean Lavoué !  "Derrière les poèmes de Cadou, c'est le Poème que je cherche avant tout à faire entendre. Car cet homme-là s'adresse à tout homme. (...) "Non pas de l'homme abstrait, indéfinissable, non reconnaissable, oublié le plus souvent dans les ravins de l'histoire, chair misérable (...) "Mais de l'Homme proche, infiniment voisin. De l'Homme qui vient et qui est déjà venu. De l'Homme qui appelle en nous et nous supplie de l'aider à naître. De l'Homme que nous sommes appelés à devenir. C'est notre part intime et c'est la raison pour laquelle ce que Cadou a entendu, ce qu'il a cherché à faire entendre dans chacun de ses poèmes et dans sa vie entière, reste, aujourd'hui encore, pour chacun de nous si nécessaire. (...) chacun peut entendre dans sa propre langue ce qu'il cherche à nous dire, pourvu de laisser grandes ouvertes les oreilles du cœur".

   Au grès d'une brillante et rigoureuse exégèse de l'œuvre de Cadou, Jean Lavoué nous donne à lire plusieurs textes et poèmes, dont celui-ci qui interpelle par sa simplicité, tiré du recueil "Le diable et son train" :


Un homme
Un seul un homme
Et rien que lui
Sans pipe sans rien
Un homme
Dans la nuit un homme sans rien
Quelque chose comme une âme sans son chien
La pluie
La pluie et l'homme
La nuit un homme qui va
Et pas un chien
Pas une carriole
Une flaque
Une flaque de nuit
Un homme

   Le dévoilement se poursuit grâce à Jean : il nous montre qu'il y a deux figures essentielles qui hantent et résonnent dans le paysage intérieur de Cadou : Orphée et le Christ... Deux focales ...Tout cela est minutieusement bien expliqué en détail par l'auteur... Au milieu, il y a l'invisible présence d'un certain martyr : le poète, ainé et ami, Max Jacob... Cadou, lui,  se reconnait tout entier dans Orphée. C'est sa passion, son sacrifice. "La quête de l'Autre infiniment aimé, fut-ce au prix de sa propre vie..."

   Par contre, nous prévient très précisément, Jean : "Il ne se fait pas de Jésus une figure auréolée comme vingt siècles de chrétienté nous en ont abreuvé jusqu'à la nausée." Cadou a une immense tendresse pour les simples, les humiliés, les oubliés, les ouvriers et les artisans de toutes sortes pourvu qu'ils aient avec les choses et le réel un commerce concret. C'est aussi de cette manière qu'il considère l'homme Jésus qui a grandi avec des copeaux dans les mains et dont la belle ruralité consonne avec celle de ces humbles qu'il fréquente chaque jour": Aucune bondieuserie donc dans les approches de cette figure emblématique chez René Guy Cadou... Il préfère l'esprit de la prairie à l'esprit de la chapelle, "l'église habillée de feuille" à l'église de pierre...

   "Cadou se situe bien au-delà du clivage entre cléricaux et anticléricaux ! Certes pas de conversion finale chez lui ! Il se tient en avant. (...) Il indique un pays qu'il porte au cœur, et il se trouve que c'est celui vers lequel tous nous allons, croyants ou mécréants, serviteurs de Dieu ou athées : c'est celui qui révèle que l'ultime est en nous."

    Je m'arrête là... Mais ce livre sur Cadou de Jean Lavoué est touffu, complet, précis... Rien n'a été négligé ... Un gros et grand travail a été réalisé ici... C'est un livre important dans (et pour) l'histoire de la poésie contemporaine... Il se lit aisément... Jean n'a pas souhaité écrire un livre pour des spécialistes, mais pour tout un chacun (e) qui souhaiterait aller à la rencontre de cette homme si essentiel mort jeune mais qui a laissé une œuvre à la force poétique et spirituelle inégalée, toujours nécessaire et novatrice !



De Guy Coq, philosophe


Jean LAVOUÉ
René-Guy CADOU. La Fraternité au cœur,
Éd. L’enfance des arbres, 2019

Observatoire Foi et Culture - 2020 – 5 février, n° 5 - Conférence des Évêques de France
58, avenue de Breteuil - 75007 Paris Tél : 01 72 36 69 64 Courriel : ofc@cef.fr
Aux évêques de France
  
Plus fort qu’un essai, cet ouvrage de Jean Lavoué, lui-même poète, s’apparente à un profond dialogue d’amitié entre l’auteur et le poète(1). Jean Lavoué réussit cette chose rare : nous faire entrer dans la relation intense et intime qu’il vit avec le poète. Ce travail s’accomplit dans une parole au ras des poèmes. Mais c’est l’existence même, telle que vécue par Cadou, qui éclaire le poème, et celui-ci en retour illumine la vie : « Poésie la vie entière » est le titre du livre des œuvres complètes de René-Guy Cadou.
Jean Lavoué avance une autre formule très juste : « La fraternité au cœur ». Il évoque la mémoire d’un frère mort et explore les sources du poème, « l’incroyable origine où la mort est à jamais compagne de la vie (2) ». La fraternité est au cœur du réseau étonnant de poètes amis qui entourent René Guy Cadou : Michel Manoll et le groupe de Rochefort ; Pierre Reverdy ; Max Jacob (3), mais aussi des poètes morts : Apollinaire sur lequel Cadou fit deux livres. Dans ces compagnonnages la poésie est au cœur. Et dans ces fraternités poétiques, il ne faut évidemment pas oublier Hélène, l’amour sublime, l’extraordinaire couple de deux poètes.
Jean Lavoué explore de manière convaincante la présence du frère aîné de Cadou, mort tout petit. Il y discerne une source essentielle de la poésie de René Guy Cadou, source qui ouvre à la quête de l’autre et qui inscrit la fragilité devant la mort au cœur du poème. C’est aussi l’insistance d’une voix « qui lui demande de ne pas l’abandonner ». Quelle est cette voix demande Jean Lavoué ? Voix d’un homme ? Voix divine ? « La question reste ouverte comme une flamme tremblante qui ne cesse de soulever d’émotion et de tendre fraternité chacun de ses poèmes » (p. 27).

En lisant Jean Lavoué, on a l’impression que chez René Guy Cadou il ne faut pas chercher une facile harmonie entre la poésie et la quête spirituelle ; elles s’éclairent mutuellement : « L’enfance est dépouillement et dans le même temps abondance de biens : “Poésie la vie entière” ». « Magnificence de la nature, de la joie d’être. Il y aura sans arrêt chez Cadou cette ambivalence profonde et ce doute qui nourriront son combat avec Dieu, et celui-ci sera sans merci, jusqu’à ce qu’il parvienne à concilier dans son chant, mais si douloureusement dans son existence, cette figure de tendresse d’un pauvre supplicié auquel il se sent irrémédiablement lié et cette splendeur de la vie terrestre à laquelle il se sent éperdument voué » (p. 103).
En ces quelques lignes, Jean Lavoué dit l’essentiel, l’immense originalité du poète avec lequel il dialogue. Ailleurs, il montre en lisant les textes, en évoquant la vie de Cadou combien il est « un poète profondément et authentiquement christique ». Mais rien ne serait plus faux que d’assimiler purement et simplement Cadou à l’idée d’un poète chrétien. Cependant note Jean Lavoué « le mystère de l’incarnation de Dieu hante la poésie de René Guy Cadou » (p. 105).
Certes, l’œuvre est parsemée d’appels, d’interrogations, de paroles profondément évangéliques dans leur élan poétique : « O mon Dieu, j’ai tellement faim de vous » ou encore « Je crois en Vous Hôtelier sublime ! Préparateur des idées justes et des plantes » (p. 199) ; « O mon Dieu que la nuit est belle où brille l’anneau de Votre Main ! » (p. 203) ; « J’appareille tout seul vers la Face rayonnante de Dieu » (p. 159).
Et il faudrait ici montrer le lien très fort de Cadou avec les poètes, Pierre Reverdy mais surtout Max Jacob avec lequel se poursuit une longue correspondance jusqu’à la mort de Max Jacob en 1944, long dialogue essentiel pour l’évolution de sa poésie et de sa vie intérieure. Mais Cadou résiste aux efforts de Max Jacob pour le convertir. Par rapport à l’Église, Cadou reste un « adorateur du dehors ». Et pourtant, Jean Lavoué montre l’attrait puissant de Cadou pour la vie monastique, avec la présence d’un moine, le Père Agaësse, moine bénédictin de l’abbaye de Solesmes, qui reconnaît une dette au poète.
Jean Lavoué a l’immense mérite de montrer l’originalité de la poésie de Cadou, de son aventure poétique. Il souligne tout au long de son livre l’immense actualité de ce poète et de sa quête : « Il est pour moi un témoin privilégié de ce qu’être habité par le mystère de l’Autre signifie et signifiera de plus en plus en ces temps de croyances vacillantes. » Ou encore : « Cadou est une sorte de croyant en cette terre, prenant au sérieux l’amour qu’il éprouve pour ce mystère qui l’étreint. » Il faut en somme évoquer une perception du divin comme source de l’émerveillement d’être au monde, et une redécouverte du Poème pour revitaliser la foi. Aucun doute pour Jean Lavoué Cadou ressemble aux hommes d’aujourd’hui dont la foi ne parvient plus à s’exprimer sur le plan religieux : « René Guy Cadou est une belle figure qui anticipe un certain exode du christianisme religieux pour mieux redonner sa sève dans l’intensité d’une intériorité vécue et d’une donation dans le choix du monde.... Ce n’est pas pour rien qu’il reste tant aimé du monde laïque : il a donné son nom à tellement d’écoles primaires ou de médiathèques dans le grand ouest, alors qu’il ne cesse de parler du Christ dans ses poèmes (p. 140).
Quand on lit Jean Lavoué, on découvre en René Guy Cadou un poète dont le poème est en avance dans l’expression d’une forme de quête spirituelle, contemporaine « où davantage que des certitudes descendues d’en-haut, l’incognito de Dieu se révèle avant tout dans le secret des consciences, indépendamment de toute appartenance culturelle ou collective à un univers de foi » (p. 151).
Jean Lavoué a invité un ami, un grand lecteur de René Guy Cadou, Gilles Baudry, poète et aussi moine à l’abbaye de Landévennec à tenter de dire l’originalité de René Guy Cadou : « Sur la trame du quotidien, il a su filer la poésie du monde. Par quelle alchimie avec le matériau des jours sans gloire, les mots arrachés à l’inessentiel ont-ils pu accéder à la parole première et nous rendre familier le mystère ? La poésie, loin des systèmes, tropisme d’intériorité est le langage privilégié pour rendre le monde translucide au mystère, en effet ».
_________________________
Guy COQ

1 Tous les renvois de pages sont exclusivement au livre de Jean Lavoué
2 Car Cadou meurt à 31 ans !
3 Qui écrit à René Guy Cadou du camp de Drancy où il meurt peu après : « Le cœur c’est Dieu. Ceci n’est pas un mot littéraire mauvais, c’est une vérité. Dieu n’est pas à l’extérieur mais à l’intérieur de nous. »
4 Jean Lavoué m’informe de la parution en 2020 d’un numéro spécial des Cahiers de l’École de Rochefort consacré à René Guy Cadou. De plus, le volume des œuvres complètes de René Guy Cadou est toujours disponible, Poésie la vie entière Seghers 1983.


Conférence des évêques de France








 Jacques Robinet, écrivain, psychanalyste

Extrait du journal de Jacques Robinet

 3 février 20 — Ce que j’aime chez un poète comme René Guy Cadou, que je suis en train de découvrir grâce au beau livre de Jean Lavoué,[4] c’est sa sensibilité au mystère qui abreuve sa vie et ses écrits. Qu’il accueille, sans l’ombre d’un doute, l’étrange apparition du Christ à son ami Max Jacob « sur le mur de la pauvre chambre », me ravit. C’est la grâce de la vraie poésie que cette familiarité avec l’invisible. Comme nous sommes loin des sarcasmes des savants ! Voix de l’enfance, fragile, invincible : « petite lampe à huile qui peut encore mettre le feu »[5]. J’entre sans réticences dans son monde.
— Il suffit d’un échange sans réticence avec les arbres ou les hommes pour que l’infini s’invite à notre table. C’est ce que je ressens en poursuivant ma lecture de René Guy Cadou. J’aime sa foi panthéiste, son amour du créé, sa défiance des rituels et des religions culpabilisantes. Comment résister au plaisir de citer ce passage d’une lettre à Hélène, sa fiancée : … je sais bien que tu préfèreras nos lourds sabots campagnards à tous leurs souliers de satin. L’amour est plus beau au ciel ! Sans doute, mais comme il est facile de faire descendre le ciel sur terre. Pas besoin d’être Claudel ou Dieu pour cela, seulement une petite Lène et un René qui s’aiment comme depuis les premiers âges les gens ne savaient plus s’aimer.[6]
    Cet amoureux d’un Dieu non circonscrit, irréductible à tout discours qui l’enferme en le coupant du monde, rejoint mon intuition la plus intime.
    Toute sa poésie célèbre ce Dieu « sauvage » qui fait corps avec sa création. Le nommer c’est le perdre. Position très proche de celle d’Etty Hillesum, quand elle écrit : Je trouve le mot Dieu parfois si primitif, ce n’est en fin de compte qu’une métaphore, une approximation de notre aventure intérieure la plus grande et la plus ininterrompue ; je crois que je n’ai pas même besoin du mot « Dieu », il me fait parfois l’effet d’un son originel et primitif. Une sorte de béquille.[7]
    Yahvé — « Je suis celui qui suis », — le nom imprononçable qui se révèle dans un buisson enflammé, inextinguible. Poètes brûlés de ce feu d’amour qui crépite en ce monde sans se consumer, pour toujours. Dieu sans nom, au plus profond de l’être ; beauté du monde, incessant dialogue des arbres et du vent, lumières changeantes, tout ce qui ne parle que de Lui dont toute vie procède. Loin des sacristies, passe le Dieu-homme, frère souffrant, clochard, « le Christ qui chancèle »[8]. Ainsi le célébrèrent ces poètes lumineux, avides de partage, peu soucieux des institutions et dogmes, compagnons de l’Evangile, jusqu’au seuil de leur mort qui survint très tôt.
   Comment ne pas être troublé par l’intuition bouleversant qui rapproche ces deux marginaux de la foi que le hasard, ce soir, a réunis pour moi :
  De Etty Hillesum : « ce n’est pas toi qui peut nous aider, mais nous qui devons t’aider … une parcelle de toi en nous. »[9]  
De René Guy Cadou : « Laisse-moi te porter Seigneur, tu n’en peux plus. / Couche-toi dans mes bras. »
  Je découvre, en poursuivant ma lecture du livre de Jean Lavoué, à la page 170, que Ghislaine Lejard a fait avant moi le même rapprochement entre « ces deux figures spirituelles exceptionnelles ». Cela me touche d’autant plus que c’est elle qui m’a fait parvenir ce livre qu’elle a préfacé. C’est dire combien elle et moi sommes réceptifs à la pauvreté d’un Dieu qui a lié son sort à celui des plus pauvres, des plus souffrants. Comment la remercier pour cet envoi, devenu si précieux pour moi.







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