Traduire

mercredi 28 avril 2021

 .






Être là simplement
Pour couronner le monde
D'un regard de joie :
Quelle vocation
Siérait-elle plus à l'homme ? 

Où serait la beauté de ce qui nous entoure
Sans notre regard,
Où l'élan de l'arbre,
Où la course sauvage des animaux,
Pour qui le chant des oiseaux,
L'arc-en-ciel des fleurs ?

Mais nous avons appris
À ne voir que l'utile,
À ne mesurer que l'exploitable
Et à nous taire sur l'essentiel. 

Nous avons oublié
De demeurer tranquilles
Avec ce que nous contemplons. 

Il est grand temps
De convertir nos yeux
À une autre présence ! 

Même si celle-ci doit nous rendre plus pauvres
Et pourtant souverains. 

Jean Lavoué, 27 avril 2021
Photo JL La Chesnaie 27/04/21














.

lundi 26 avril 2021

 .







Voici un bel entretien avec ma lumineuse amie Magda Hollander-Lafon, à propos de la sortie de son livre : « Demain au creux de nos mains ». Ces propos ont été recueillis par Fanny Chevrou pour La Croix l’Hebdo de ce week-end. Comment ne pas penser, en lisant ces mots, à la chère Etty Hillesum qui est pour elle une soeur ?

EXTRAITS.

« Un seul regard peut sauver un être »

Elle a été déportée à Auschwitz-Birkenau à l’âge de 16 ans. Dans son bureau gorgé de lumière, à Rennes, cette ancienne psychologue pour enfants publie un manifeste poignant adressé à la jeunesse. À 93 ans, Magda Hollander-Lafon est convaincue que nous sommes collectivement responsables du monde de demain. Alors, elle « fait sa part ».

Pourquoi demandez-vous à tout le monde de vous appeler Magda ?

Quand on me dit « madame », je me cherche. Tout le monde m’appelle par mon prénom. Magda, je trouve que c’est chaleureux. Tous les enfants que j’ai rencontrés, plus de 50 000 jeunes sur toute ma vie, m’appellent ainsi. Je suis hongroise d’origine. C’est un prénom courant en Europe de l’Est, le diminutif de Magdaleine. Ma mère s’appelait Esther et ma sœur, Irène.

Elles étaient comment, votre maman et votre sœur ?

Nous avons été déportées ensemble. Le jour-même de notre déportation, elles ont disparu dans la chambre à gaz. Ma mère était très simple et présente, parce que mon père était toujours absent. C’est le souvenir qui me revient. Ma petite sœur, c’était quelqu’un qui manifestait son envie d’exister. Elle était très douée. Nous avions quatre ans d’écart. J’avais 16 ans, elle en avait 12. C’était pour moi l’âge de l’adolescence, il y avait toujours des conflits entre nous. J’étais la grande sœur et elle la petite, alors ce n’était pas tous les jours dimanche. Ce n’est pas un drame, mais un vécu. Ma petite sœur fait partie de mon histoire personnelle. Je fais une grande différence entre la mémoire et le souvenir. La mémoire est pour moi inscrite dans l’Histoire. Le souvenir est inscrit dans le cœur, vous pouvez l’utiliser comme vous voulez. Et c’est très variable, il peut changer selon nos états d’âme. La mémoire, c’est beaucoup plus exigeant. Toute notre vie, nous essayons de purifier notre mémoire.

Où est passée votre langue maternelle ?

J’ai complètement oublié ma langue maternelle, je ne peux plus la parler. Je ne peux plus prononcer un seul mot de hongrois. Et quand on me parle, je ne comprends pas. Je peux seulement lire. Quand je suis retournée en Hongrie, après la guerre, j’ai réalisé que j’avais perdu la langue. Il y a des mots qui sont restés, bien sûr, mais il me faut réfléchir pour les trouver. Cette langue que j’aimais tant, je me revois enfant, écrivant beaucoup… Dans les camps, déjà, j’ai eu beaucoup de mal à parler avec les Hongroises. Je parlais très peu, je préférais les écouter parler. Un jour, une femme m’a donné quatre petits bouts de pain qui lui appartenaient, et m’a dit d’une voix à peine audible, en hongrois : « Tu es jeune, tu dois vivre, pour dire au monde ce qui se passe ici, et que ça n’arrive plus jamais. » J’ai tout compris ce jour-là.

Quel est votre premier souvenir en sortant du camp de concentration ?

Quand les Américains nous ont retrouvés, nous étions dans un état lamentable. Ils nous ont emmenés chez des gens qui voulaient nous offrir tout un tas de choses. J’ai dit que nous n’avions pas besoin de tout ça, simplement d’une robe pour nous changer. Les Américains m’ont alors demandé ce que je souhaitais. Et je me souviens avoir été incapable de dire si je souhaitais d’abord manger du pain, ou me laver. J’ai choisi de me laver. Vous ne pouvez pas imaginer la joie que j’ai eue de voir toute cette eau devant moi. Je voyais mille couleurs. C’était une bassine tout à fait ordinaire, grande, en zinc, mais elle était pleine d’eau tiède et elle ne me glaçait pas. J’ai pu me laver les mains, le visage, toute cette eau pour moi toute seule. Je n’étais même pas encore nue, mais je découvrais un corps qui était le mien. Après seulement, j’ai mangé du pain. Je n’ai pas mangé, j’ai avalé.

Quel genre de petite fille étiez-vous ?

J’étais très déterminée, déjà avant la guerre je n’étais pas facile, j’exigeais des choses. Je crois que ma place était dans les arbres, je grimpais dans les branches avec mes papiers et mes crayons. J’écrivais tout ce qui n’allait pas. Et je mettais tout au pied de l’arbre. Parce que j’étais sûre qu’il m’entendrait et ne le dirait à personne. Quand on m’a sortie de l’école à 14 ans, c’était une énorme humiliation pour moi qui aimais ça. La Hongrie était très antisémite, jamais personne ne nous a tendu la main. J’étais une petite fille très révoltée, j’aimais que les choses soient justes. Et je trouvais que la vie n’était pas juste. Pour nous, les juifs, la vie n’était pas juste.

La semaine dernière au téléphone, vous m’avez dit : « J’adore les questions. »Qu’aimez-vous, dans les questions ?

Quand vous posez une question à quelqu’un, vous le faites exister. Vous ne le considérez pas comme un objet. Lorsqu’on vous pose une question, c’est que vous avez la parole. Pour moi, c’est existentiel une question, il ne devrait y avoir aucune question interdite. Quand on n’a pas la réponse à une question, ce n’est pas grave. Vous pouvez toujours répondre : « Votre question m’interpelle, mais je ne peux pas vous répondre. » Déjà, vous aurez pu exprimer votre ressenti. Et dans votre ressenti, c’est votre unicité, votre existence qui se trouve. Personne ne peut dire à votre place ce que vous ressentez. Personne ne peut répondre pour vous. Une question, c’est un pont, c’est une ouverture vers l’autre.

Vous dites ça aux jeunes que vous rencontrez ?

Quand je me tiens devant eux, je leur dis : « Vous êtes uniques, vous êtes très importants. » Nous considérons souvent l’autre, notamment les enfants, comme des objets, comme nos objets, comme s’ils nous appartenaient. Aucun enfant ne nous appartient. Nous devons les accompagner pour qu’ils appartiennent à eux-mêmes. Souvent, on décide pour eux. Beaucoup me répondent : « Magda, personne, jamais, ne nous a dit que nous étions importants. »
Les mots simples ont souvent beaucoup de poids. « Vous êtes responsable de votre vie », leur dis-je aussi. C’est peut-être évident, mais je ne l’entends pas beaucoup dire. Les gens portent en eux la blessure de ne pas avoir été entendus pour eux-mêmes. L’enfant est un être vivant que nous accompagnons pour son devenir. Jamais on ne peut devenir seul, nous avons toujours besoin de quelqu’un qui nous révèle à nous-même.

Quelle est la question la plus marquante que vous ont posé les jeunes ?

« Comment, Magda, pouvons-nous travailler pour la paix ? » Je leur réponds qu’on préfère reprocher des choses à l’autre que l’aimer. C’est d’ailleurs le vice de notre époque. Internet est un procès ouvert en permanence. Tout le monde s’y divise, parce que tout le monde critique et trouve toujours chez l’autre ce qui ne va pas. Au lieu de voir ce qui va bien. « Est-ce que vous n’avez pas tous un regard ? », je réponds à ces jeunes. Vous savez qu’avec ce regard, vous pouvez tuer, juger et condamner. Je leur dis : en regardant, parfois, vous avez humilié. Est-ce que vous avez dépassé la violence et donné de la force à quelqu’un pour continuer ? Est-ce que vous avez appelé en lui la beauté et l’élan pour vivre ? Un simple regard sur un être peut tuer en lui le goût de la vie. Un simple regard peut le sauver. Nous sommes révélateurs du meilleur et du pire de l’autre. Pourquoi ce besoin de juger ? C’est ça de travailler pour la paix. Voilà ma réponse.

…/…

On se demande surtout quel est ce monde, où l’homme est capable du meilleur comme du pire ?

Il est en vous ce monde ! Il est en moi. Vous savez, si je décidais de vous raconter la partie la plus sombre de ma vie, avec ce que j’ai vu des plus grandes horreurs de l’humanité, je pourrais décourager un régiment de vivre. Mais je choisis de parler de ce qu’il y a de bon. Aujourd’hui tout le monde se divise, c’est facile. Détrôner quelqu’un, c’est à la portée de n’importe quel imbécile ! Mais voir que dans l’autre il y a du meilleur possible, ça, c’est salutaire.

Faut-il avoir connu la souffrance pour apprécier la vie ?

Pas forcément. Une chose est sûre, nous connaissons tous la souffrance. Il faut interroger cette souffrance : est-elle liée à un manque de compréhension, à un jugement, à une humiliation ? Si l’injustice nous fait souffrir, cela signifie qu’il y a du juste en nous, et ainsi de suite. Mais quelque chose m’interroge encore dans la nature humaine. Comment la soumission massive est-elle possible ? Les nazis, par exemple, étaient morts vivants, ils ne souffraient plus. Parce que je crois que le fanatisme supprime toute humanité. Pensez-vous que cet homme qui a assassiné ce professeur en octobre avait des sentiments ? Cette bascule dans une telle violence est un grand mystère. Ma conclusion est donc que quand vous ressentez une souffrance, soit vous vous vengez, soit vous l’interrogez.

Vous êtes une survivante de la Shoah. Quelqu’un vous a soufflé : « Dites que vous avez 18 ans » en arrivant à Auschwitz, ainsi vous avez échappé à la chambre à gaz. Comment avez-vous fait pour que la question « Pourquoi moi ? » ne vous poursuive pas toute votre vie ?

Je suis une survivante. Je me suis posé la question à 17 ans quand j’ai été libérée : pourquoi suis-je survivante ? Toutes les merveilles qui sont parties en fumée, vieillards, enfants, pour rien. Uniquement pour avoir été juifs. Lorsque j’ai reconnu que j’allais mourir, c’était une réalité. Je n’avais plus peur de mourir. Tout comme aujourd’hui, je me sens en fin de mon parcours de vie. Je sais que pour moi il n’y en a plus pour longtemps. Mais intérieurement je me sens en paix, parce que c’est une réalité et que je n’ai plus peur. Je me dis voilà, j’ai 93 ans, j’ai eu une vie pleine. Je peux très humblement me dire que longtemps je me suis punie d’être vivante, mais j’ai compris qu’en culpabilisant toute ma vie, je donnais encore raison et un immense pouvoir à Hitler sur moi. Quand j’ai compris ça, je me suis réveillée, quasiment du jour au lendemain. J’avais 40 ans.

À quoi a servi tout le silence entre votre sortie de camp de concentration à 17 ans et vos 40 ans ?

Ce silence-là ? C’était une autodestruction. Il y a des silences bienveillants, spirituels, qui construisent. Mais celui-là, il me punissait d’être vivante. J’ai voulu mourir trois fois, après les camps. Je comprends que certains se soient suicidés. La mort d’êtres comme Primo Levi, c’est un grand chagrin. Ils étaient déçus. Moi aussi j’étais déçue, mais il y avait toujours quelque chose pour me rattraper. Je pense que tous ceux qui sont partis, jusqu’à la dernière minute, voulaient vivre.

Vous dites que l’Église ne vous a pas beaucoup défendue pendant la guerre. Pourquoi alors vous êtes-vous convertie au christianisme ?

Après la guerre, j’ai été placée dans un orphelinat, puis dans un foyer protestant. Là, une dame magnifique s’occupait de moi, je lui ai demandé la signification de sa croix autour du cou. Cette croix réveillait des souvenirs en moi, de mes 7 ans, en Hongrie, quand je m’étais échappée de la maison un Vendredi saint alors que j’en avais l’interdiction, et que j’avais vu des chrétiens sortir de la messe avec une croix dans la main, et tabasser des juifs dans la rue avec cette même croix. Ce qui m’effraie encore à la messe, le Vendredi saint, c’est que nous lisons dans l’Évangile de saint Jean « les juifs », identifiés comme les méchants. L’Église a transmis ça. Alors je dis au prêtre, encore aujourd’hui, on ne peut pas dire « des » juifs ? Quand on dit « les », c’est tout le monde. Le danger est dans l’article « les ». Comme « on », d’ailleurs. « On », ce n’est personne, c’est un objet. Réveillez-vous, vous êtes quelqu’un ! Être juif, c’est vivre dans la certitude qu’au terme de l’histoire et par la seule grâce de Dieu, la justice et la paix l’emporteront. (Elle s’interrompt, saisie par l’émotion, avant de terminer sa phrase.) Sur la haine et sur la mort. En ce sens, le prêtre m’a répondu un jour que nous étions tous des juifs, c’est la base de l’humanité. Et comme je dis souvent, Auschwitz est en chacun de nous. Mais quand je vois la recrudescence de l’antisémitisme en France, je m’inquiète profondément. Car si le juif est en danger, l’humanité est en danger, et Dieu est en danger.

Qu’est-ce qui vous a réconciliée avec la croix ?

C’est pour ne plus avoir peur qu’il faut poser des questions. Quand j’étais petite, j’avais peur quand on rencontrait une croix à un carrefour. Mais cette dame que j’ai rencontrée dans mon foyer m’a répondu en parlant de sa médaille : cette croix, c’est Jésus-Christ. Puis elle m’a donné l’Évangile. Je l’ai ouvert et je suis tombée par hasard sur Matthieu, 25 : « J’avais faim et tu m’as donné à manger. J’avais soif et tu m’as donné à boire. J’étais nu et tu m’as vêtu. » Je me suis dit : « Ça c’est super, ça c’est quelqu’un qui m’intéresse. » La Bible, c’est merveilleux, ça parle de nous aujourd’hui. Je ne suis pas une convertie, car je n’ai jamais abandonné mes racines. Mais j’ai compris que Dieu avait pris un risque en se faisant homme. Que c’était quelqu’un qui nous dit combien l’être humain est important. J’ai compris qu’on découvrait Dieu à travers l’homme, qu’on ne l’apprenait pas par cœur. Quand j’ai épousé l’Église, j’étais jeune. Aujourd’hui, je suis une juive baptisée, une juive chrétienne, je suis dans l’Église. Je suis toujours en éveil pour dire que nous sommes tous des judéo- chrétiens. Je marche sur les pas du Christ juif. Quand l’Église ne se réfère pas à ses racines, elle est en danger, elle se dessèche. Pour moi, être chrétienne, c’est une responsabilité choisie.

Vous écrivez dans votre livre que demain dépend de la manière dont nous vivons le présent. Que voulez-vous dire ?

La manière dont je vis, dont je me questionne chaque jour, dont je creuse et essaie de comprendre, c’est ça qui construit demain. Et puis il y a le fait d’aimer, d’apprendre à aimer. On parle beaucoup de l’amour, on le met à toutes les sauces. Mais le mot aimer est très fort. On n’aime jamais pleinement. Nous aimons l’autre souvent pour nous-même, mais rarement pour lui-même. Car on n’aime jamais vraiment l’autre que quand on a appris à s’aimer soi-même. J’espère mourir en aimant, jusqu’à la fin de ma vie en tout cas j’apprendrai à aimer.

Vous faites une ode à la jeunesse, mais la période que l’on traverse nous donne envie de faire une ode à la vieillesse. Au vieil âge, et à ce que nous perdons de manière accélérée depuis quelques mois, à cause de l’éloignement physique entre les générations.

Oui, c’est vrai, toutes ces mémoires qui s’éteignent de manière accélérée depuis le début de cette crise. Il faut célébrer l’âge ! Quand on arrive à un certain âge, on a tendance à penser que la mort est notre issue, mais l’issue reste toujours demain. Quel que soit l’âge, la vie est sacrée, et chacun de nous est responsable de demain. Tout commence par nous, il y a un commencement en chacun de nous, nous portons le monde jusqu’à notre dernier souffle.

Vous qui avez vécu presque un siècle, comment comparez-vous ces deux grands évènements mondiaux qui auront marqué le début et la fin de votre vie ?

J’ai l’impression d’avoir déjà éprouvé la période que nous vivons. Pas du fait du virus en tant que tel, mais dans ce qu’il sous-tend : la menace de la division, la peur grandissante de l’autre, des Arabes, des juifs. Il ne faut jamais mettre tout le monde dans le même sac, il faut veiller à ne pas se laisser influencer. Je peux choisir et je n’ai pas à subir l’état d’esprit dans lequel je vis cette période, mais c’est exigeant. Lorsqu’on est négatif dans une discussion, on ne se rend pas toujours compte qu’on révèle l’autre au repli sur lui ou elle-même, au lieu de le révéler à toute cette beauté qu’il y a en lui ou en elle. Ma vie m’a prouvé que même dans le pire il y a quelque chose de bon, et ça, j’en suis sûre. Chacun attend qu’on le révèle à lui-même, j’adviens toujours en fonction de la manière dont on m’accueille.

Pourquoi elle

Les jeunes lui tiennent à cœur depuis toujours, elle les aime, elle grandit à leurs côtés et les fait grandir comme elle peut. Cette ancienne psychologue pour enfants n’utilise que des mots simples, c’est sa philosophie. À 93 ans, elle se redresse dans son fauteuil, s’en va chercher un document et vous lance en riant : « Vous savez, quand on rajeunit, on ne bouge pas trop vite. » Puis elle revient avec son dernier livre dans la main, publié récemment. Elle a rencontré, au cours de sa vie, des milliers d’enfants et adolescents.
Magda Hollander-Lafon fait partie des derniers témoins de la Shoah, elle a été déportée à 16 ans à Auschwitz-Birkenau. Depuis cinquante ans, elle s’est donné la mission de réparer la dignité de l’homme, non pas en racontant son passé tel un « vieux dinosaure », mais en dialoguant sur l’urgence de se tourner vers demain. La sagesse qu’elle transmet pourrait sembler d’une grande banalité, mais de sa bouche les mots sortent avec une simplicité devenue rare. Mère de quatre enfants, grand-mère de onze petits-enfants et deux arrière-petits-enfants, l’espiègle « Magda » comme elle se fait appeler de tous refuse d’être fière de la trace qu’elle laisse. Toujours en chemin, jamais arrivée, elle aime dire que « ce serait triste d’être devenu, car nous n’aurions plus rien à faire ».


.

dimanche 25 avril 2021

 .





Comme les feuilles au printemps,
La poésie nous aide
À respirer au large :
Absorbant la prose du monde, 
Elle nous redonne son oxygène. 

Elle connaît sur le bout des doigts
Toutes les saisons de l'arbre :
Elle met un rêve de racine et de nuit
Au cœur de tout horizon possible. 

Elle instille des marges de silence
Dans chacun de nos textes bavards,
Chacune de nos évidences stériles. 

Comme le pain,
Elle rompt l'ordinaire des jours. 

Au fil de ses clairières,
Elle rend l'obscure forêt de la vie praticable. 

Elle donne rendez-vous
Au premier passant venu
En reprenant son chant. 

Elle est toujours en marche
Vers ce que l'œil n'a jamais vu. 

Elle n'a d'autre demeure
Que celle de l'homme
Et du souffle qui le traverse. 

L'inconnu est son royaume :
Ils naissent l'un de l'autre
Au plus fort de sa joie. 

Jean Lavoué, 22 avril 2021
Photo JL 22/04/21

















mercredi 21 avril 2021

 .






À l'écoute du monde,
L'herbe dresse une oreille attentive : 

Intacte et vigoureuse,
Sa jeunesse sacre la terre. 

Sa nature poétique et sauvage,
Humiliée par la prose rectiligne
Qui entoure nos maisons,
Se lève souveraine. 

Jeune sève accordée
À la tonalité du vent,
Au feu dénudé,
Aux feuillages qui s'embrasent,
L'herbe sait au printemps
Qu'elle n'est plus seule : 

Des nuages au loin lui ressemblent,
Couvrant les arbres 
De fines dentelles de verdure, 

La terre entière 
Se vêt de son éclat. 

Dans son rêve têtu,
Elle sent l'avenir vertical
Et sait qu'il aura ses couleurs, 

La brûlure du soleil
Soudain lui apparaît plus douce. 

Jean Lavoué, 19 avril 2021 
Photo JL 19/04/21
















.

lundi 19 avril 2021

 .


Pour garder confiance en demain,

habiter en poètes l'avenir...

Poème partagé il y a un an, lors du premier confinement





LE RÉCIT DU RESTE DE NOTRE VIE

Rien ne sera pareil
Quand tout sera redevenu comme avant !
Nous porterons sur les arbres, les nuages,
Les vieux murs de nos chagrins, 
Les chevaux, les prairies,
Un regard de nouveau-né
Étonné de voir le monde venir à lui
Dans la splendeur des premiers jours. 

Chaque instant sera printemps,
Noce et chants d'oiseaux.
Nous remonterons sans hâte les courants
Vers les eaux de nos enfances,
Confiants avec le vent,
Accordés à nous-mêmes,
Capables du plus simple,
Saisis d'une marche silencieuse 
Aux sources du vivant.

Nous nous tiendrons debout
Dans l'insolente clarté des astres,
Cherchant de toutes les constellations
Celle marquée du signe de notre gratitude,
Promise à la jeunesse de ceux qui nous ont quittés,
Corde tendue sur le souffle invisible de leur chant.

En poètes, nous poserons les pieds
Sur cette terre nouvelle,
Sachant discerner la trace des chemins ouverts,
Séparer le bon grain de l'ivraie,
Rejetant le futile et l'inutile,
Donnant au temps sa chance,
À la joie son élan.

Chaque jour sera un peu dimanche
Par ses clairières de silence,
Ses jachères et ses aubes furtives,
Ses brèches de lumière, ses ciels éblouis,
Ses trouées de soleil,
Ses berges illuminées de fleurs sauvages, 
Ses matins clairs, ses repos.

Nous porterons au cœur
Le rêve secret de notre vie,
Nous le dégagerons du sable de nos tristesses,
Nous en ferons la page blanche,
Le cahier où écrire d'un langage neuf
Le récit du reste de notre vie.

Jean Lavoué, le Blavet, 18 avril 2020
Photo JL. Cahier confectionné par Plume de Mouette. Merci Isabelle !


















.

dimanche 18 avril 2021

 Belle interprétation par mon amie Fabienne Marsaudon d'un poème partagé ici le 11 avril 2020. Michel Précastelli l'accompagne au piano et les images de la vidéo sont de Valentine Magendie... 


Lien vers la vidéo : SERVITEUR D'UN JARDIN



SERVITEURS D'UN JARDIN 

Un cahier printanier s'ouvrira-t-il en nous
Une page nouvelle restera-t-elle tournée 
Habiterons-nous en poète le monde qui vient 
Mêlerons-nous notre vulnérabilité à la sienne 

S'il nous fallut être à genoux pour que la terre respire enfin
Apprendrons-nous demain à épargner ses sentiers ses forêts 
Ses plantes ses glaciers 
Son sol dont nous vivons
Ses cerisiers en fleurs flambeaux de la lumière 

Ce jardin dont nous avions cru être les rois
En deviendrons-nous les serviteurs 
Un peuple fraternel ou nul ne manquerait
N'agirait dans la démesure
Où les pauvres mangeraient à leur faim 
Où l'on pourrait célébrer vraiment la fête de la Vie. 

Jean Lavoué, 10 avril 2020












.

 .





Se tenir tel un arbre

Assoiffé de soleil,
Enraciné sur les rives 
De la confiance, 

Demeure aux oiseaux
Couronnant la terre, 

Sans autre foi
Que de verdure et de sève 
Offertes au ciel. 

Il est en soi
Des puits de silence
Que rien n'arraisonnera, 

Des instants posés
Comme mésanges
Sur la margelle des jours. 

Nous sommes faits pour l'Ouvert, 
Pour l'envol
Et pour le large, 

Nous naissons de tant d'abîmes,
De tant de nuits patientes
En promesse d'été. 

Nous nous tenons debout,
Flèches vers l'inconnu,
Dans les matins du monde, 

Toutes nos saisons
Sont complices 
De la Vie. 

Jean Lavoué, 16-17 avril 2021
Photo JL 17/04/21

















.

vendredi 16 avril 2021

 .






Merci, cher Jean-Claude Guillebaud  pour ce bel éloge des oiseaux et de l'amitié... 

De minuscules bâtisseurs du monde 

Une phrase, une simple phrase trouvée dans un livre, vous apporte parfois un éclairage nouveau sur une réalité qui vous était (trop) familière. Cela m’est arrivé ces derniers jours à propos des oiseaux. Ces compagnons ailés me fascinent depuis longtemps. Je me suis inscrit plusieurs fois, via Internet, à des groupes d’ornithologues amateurs mais souvent érudits. On y échange des photos, des conseils, des informations concernant la huppe fasciée, la corneille mantelée ou l’on discute du décompte des passages de grues au-dessus du canton charentais où je « niche ». 

L’auteur de la phrase en question, François Cassingena-Trévedy  est un ancien élève de l’École normale supérieure, devenu « Frère François », un moine hors du commun. Auteur de nombreux ouvrages, il est désormais considéré comme (je cite) « l’un des plus grands écrivains catholiques de notre époque ». Paru en mars de cette année, son dernier livre, rassemble des chroniques qui s’efforcent de donner un sens à la catastrophe sanitaire que nous vivons tous depuis un an. (*) 

À la page 23, j’ai trouvé ces lignes inattendues. « Le chant des oiseaux n’accompagne pas seulement la construction des nids : il est lui-même un minuscule effort de construction du monde. » Cette notation m’a fait sursauter. Bien sûr, chaque année entre début mars et fin avril, j’observe l’affairement printanier de la nidification. Je trouvais jusque-là cet événement pittoresque mais sans m’interroger sur ce qu’il pouvait signifier. 

Mon regard s’en est trouvé changé. J’ai envoyé un message à « Frère François » et nous avons échangé plusieurs fois. Depuis lors, je suis plus émerveillé que jamais en voyant ces oiseaux, grands ou petits, une brindille ou autre chose dans le bec, voler vers leurs nids en construction. Certains d’entre eux sont mes préférés notamment grâce à leurs choix architecturaux. 

Les pies par exemple. (Ma grand-mère parlait des « ajasses » en patois poitevin-saintongeais). Leur nid est une construction solide et muni d’un toit en branche épineuses, censé protéger les futures couvées des prédateurs. Sa construction requiert quantité d’aller-venues et beaucoup d’habileté. Les superbes pic-épeiches, avec leur plumage noir et blanc assorti d’une tache rouge sur le bas-ventre, retrouvent quant à eux chaque année leur nids creusé dans un tronc. Cette « maison » est rendue douillette par une garniture de plumes ou d’herbe sèche. 

Même attachement pour le lieu chez les huppes fasciées avec leur crête de plumes érectiles que je classe — avec les chardonnerets, les loriots, et les mésanges charbonnières — parmi les plus beaux volatiles du canton. Pendant des années, le même couple de huppes, revint loger chaque printemps dans une discrète anfractuosité au-dessus de la porte de notre pigeonnier. Leur arrivée très ponctuelle nous confirmait le début du printemps. 

Parfois, un couple de buses venait restaurer ou rebâtir leur épais nid, à la fourche ou au sommet d’un chêne. Il servait plusieurs années de suite. J’admire toujours leur travail et « je me souviens », comme disent les québécois. J’appartiens à une génération qui a connu le temps des buses clouées sur la porte des granges par des agriculteurs dont elles capturaient et mangeaient qui une poule qui un petit lapin. Leur vol en cercle au-dessus des basse-cours semait alors la panique. Les « buses variables » sont désormais protégées. Elles sont très nombreuses et devenues banales, mais pas leurs nids. 

La place me manque pour évoquer mon admiration renouvelée par la grâce d’une petite phrase. Hulottes, chouettes effraie, éperviers, choucas, et bien d’autres, je les observe plus attentivement qu’hier. Je ne suis pas près de m’en lasser. Quelle chance ! 

(*) François Cassingena-Trévedy, Chroniques du temps de peste, Taillandier, 2021. 

Jean-Claude Guillebaud, Sud-Ouest-Dimanche, 11 avril 2021

Photos : huppe fasciée, mésange charbonnière, pic-épeiche






.

[URL=http://www.compteur.fr][IMG]https://www.compteur.fr/6s/1/6057.gif[/IMG][/URL]