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mardi 7 avril 2020

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UNE BEAUTÉ SANS ABRI 



Pour Arnaud,
 et pour tous ceux qui ont perdu des êtres chers ces jours-ci...


Le temps est aux retrouvailles intérieures
Aux traversées silencieuses
Au réveil en chacun de sa voix de prophète
À l'exode hors du Temple
À l'invention d'un langage neuf 
À l'écriture quotidienne d'une petite ligne de poésie 
À l'ouverture au-dedans de soi d'une beauté sans abri 

Il fait un jour 
À écouter l'appel des pauvres
À deviner la flamme tremblante au creux de chaque être
À envisager dans la fêlure de nos coeurs 
L'abîme de la présence 

Je suis de ceux qui viennent ces temps-ci
Plonger leur âme dans le journal de feu
De notre petite sœur des confins

Et ressourcer leur force au courage d'Etty 
Cette jeune femme juive d'Amsterdam
Messagère de révélation 
Qui apprit dans la tempête 
À s'agenouiller devant celui qui avait besoin d'elle 
À le bénir en tout autre 

Et à prononcer sans honte le nom de Dieu
Dans lequel elle avait reconnu la racine la plus profonde
La plus intime de son arbre de vie
Le secret de son être.

Jean Lavoué, 6 avril 2020











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lundi 6 avril 2020

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SŒURS D’ESPÉRANCE

Sœurs d’espérance ô femmes courageuses
Contre la mort vous avez fait un pacte
Celui d’unir les vertus de l’amour

O mes sœurs survivantes
Vous jouez votre vie
Pour que la vie triomphe

Le jour est proche ô mes sœurs de grandeur
Où nous rirons des mots guerre et misère
Rien ne tiendra de ce qui fut douleur

Chaque visage aura droit aux caresses.


Paul Éluard
Photo/Archives Ouest-France

















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dimanche 5 avril 2020

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Pourvu que tu aies la lampe 
Peu importe le chemin

Jean Lavoué






Chaque jour, une peinture et un vers d'un poète différent sur un sachet de thé à assembler puis relier... 
Aujourd'hui 29ème peinture par Cécile A. Holban



















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samedi 4 avril 2020

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Christiane Singer nous a quittés il y a tout juste 13 ans, le 4 avril 2007. Je me souviens que l'avion qui nous emmenait ce jour-là vers Jérusalem s'est posé sur l'aéroport de Vienne... Nous l'ignorions au départ. A la même heure, dans un hôpital de la ville, Christiane vivait ses derniers instants... Tournée vers une terre nouvelle qu'elle nous invitait chacun à chercher, là où nous sommes...
JL

Elle écrit, peu avant de mourir:

Ma dernière prière : ne soyez pas déçus que la mort ait en apparence vaincu ; ce n'est que l'apparence, la vérité est que tout est VIE, je sors de la vie et j'entre en vie. Ah comme je serre dans mes bras tous ceux que j'ai eu le bonheur de rencontrer sur cette Terre ! (...)
Je ne suis qu'une VIVANTE qui voyage entre les mondes.

Derniers fragments d'un long voyage












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LA SÈVE DU MONDE

Ce soleil d'avril
Parviendra-t-il à percer l'écorce 
De nos rameaux desséchés ?

Le printemps que nous fêtons sans trop y croire cette année
N'exulte-t-il pas déjà de toute sa splendeur recouvrée ? 

En patiente obscurité 
La terre une fois encore a supporté l'hiver
Elle se couvre à présent d'un tapis de lumière

Viendront bientôt au bout de nos branches cassantes
La manne retrouvée 
Fruit lourd de la promesse

Là où le bois se tord
Où sont les nœuds de la douleur
Là où la vie est entamée 
Pousse la sève d'une jeunesse qui résiste
Voit l'avenir debout
Nous devance et vaincra.

Jean Lavoué, 3 avril 2020
Photo, JL Le Blavet 3/04/20






















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jeudi 2 avril 2020

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L'AVENIR RETROUVÉ

J'ai entendu ce matin prononcer le beau titre d'Éluard
"Capitale de la douleur"
Et me voici saisi par ce désert silencieux 
Qui s'élargit autour de nous
Cette tremblante communion de façades et de toits
Lavés par l'inquiétude.

Oui la Ville lumière souffre
Et c'est en chacun de nous que sa flamme vacille
Nos proches nos amis nos enfants nos lointains
Notre foule endormie tout à coup retirée
Ce peuple de soignants à genoux à ses côtés.

Ici le ciel est bleu
Les arbres se laissent encore caresser par le vent
Nulle trace d'ennemi ni de menace inquiète
Mais pourquoi sourd des jours cette triste mélodie
Comme la plainte assourdie d'une source qui se tarit ?

Nous avons mal au souffle de ceux qui sans témoins 
S'asphyxient dans leur nuit 
Nous avons mal aux hôpitaux où tant des nôtres sont cloîtrés
Nous avons mal à ces rues vides
A ces clôtures invisibles
A cette vie partout entamée.

Nous avons mal aussi aux villages meurtris 
Aux horizons sans chemins
Mais aussi à Bombay à Gaza à Delhi 
À l'Afrique accroupie sur les flancs du volcan  
Aux capitales secrètes de nos rêves engloutis.

Mais nous croyons pourtant qu'une porte s'entrouvre
Et qu'un feu secourable annoncera l'été
Nous croyons qu'à des mains se joindront d'autres mains
Pour transmettre à nouveau la note bienveillante
Nous croyons qu'un orchestre se forge et se prépare 
Qui déclarera bientôt l'avenir retrouvé.

Jean Lavoué, 1er avril 2020
Photo vydumka/Pixabay

















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mardi 31 mars 2020

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HÉBERGER L'INOUÏ

Dans le désert de nos vies,
Dans la nuit qui nous tient, Osons tracer des dessins de lumière !
Le vent souffle fort, 
Il nous faut bien pactiser avec lui.

Et si, chacun, nous devenions l'inspiré, le peintre de feu,
L'inventeur de notes de clarté dont nous n'avions jamais rêvé.

L'ombre et le retrait conviennent à cet art oublié :
Dégager des pépites dans les ruisseaux de nos enfances,
Laisser croître un poème,
Adresser par-dessus les toits des constellations
Au moindre carré de ciel.

Soudain le monde est retenu en son errance,
Et nous, suspendus aux actes d'amour de ceux qui prennent soin :
Nous ne sommes plus sur les routes, cherchant toujours
ailleurs
Un soleil étrange pour nous masquer le vide.

Ce que nous n'aurions pu décider seuls,
Ce qui pourtant, nous le savions depuis longtemps, s'imposait
- Protéger la terre de nous-mêmes, la mettre au repos -
Voilà : c'est arrivé !
D'une irruption minuscule, l'inouï est survenu.

Nous sommes tous concernés et contraints,
Perdant jour après jour nos repères,
Ramenés soudain à l'essentiel, confrontés à nos peurs
Mais aussi à notre musique souveraine.

Vulnérables nous le sommes, dans cet enclos inattendu,
Capables de dérives et de glissades 
Comme de trouvailles infinies :
Chercheurs d'or, voilà notre destin
Mais désormais nulle part ailleurs qu'en nous-mêmes. 

Inventons-nous des rites, des silences,
Des gestes de tendresse capables de déchirer la nuit,
Pourvu qu'ils soient d'offrande et de pauvreté,
De création et de patience,
D'ardente complicité avec le monde qui vient
Qu'il s'agit dès à présent de préparer, de relever
Et d'aimer.

Jean Lavoué, 30 mars 2020
Photo Hans/Pixabay


















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samedi 28 mars 2020

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Merci, cher François, pour ces mots vivifiants !











Entretien avec François Cassingena-Trévedy, Propos recueillis par Marie-Lucile Kubacki le 23/03/2020 pour La Vie - Extraits


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Dans des circonstances exceptionnelles, l’homme est capable, un peu comme un animal ou une plante, de développer des capacités d’adaptation qu’il ne se connaissait pas. C’est ainsi que certains vont se découvrir une endurance qu’ils ne soupçonnaient pas, une vie intérieure, une appétence culturelle, redécouvrir des régions inédites des autres et d’eux-mêmes. Les contraintes actuelles ne sont pas une fatalité, mais une invitation à devenir inventifs, un matériau à travailler.
À l’intérieur de ces règles quasi carcérales, nous pouvons développer un espace de liberté intérieure, de poésie, d’émerveillement… « Le ciel est, par-dessus le toit / Si bleu, si calme ! », écrit Verlaine depuis sa prison. Il va nous falloir trouver le ciel par-dessus les toits, en nous, en autrui, entre nous. Hors de question de céder au catastrophisme, à la magie, de se leurrer avec des recettes miracles (surtout pas dans le domaine religieux) : les ressources viendront de notre propre fond. Aux heures dramatiques de l’histoire, l’homme révèle, à côté de ses misères, ce qu’il a de plus beau, de plus inattendu. Nous sommes renvoyés à notre dignité humaine, à notre seule hauteur d’hommes. Cela donne des choses bouleversantes et sublimes, comme la musique que les gens jouent sur les balcons en Italie.

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En huis-clos, peut apparaître le risque du vide, du désespoir, de la solitude, de la nervosité exacerbée. Il est indispensable que nous puissions verbaliser, nous avouer les uns aux autres notre angoisse, que nous remplacions les paroles creuses par des paroles vitales, que nous retrouvions entre nous le goût d’une affection pleine de gravité. Il est urgent que nous trouvions, au-dedans ou au dehors, des lieux, des liens de parole tonique et profonde : le téléphone et le mail peuvent être d’excellents instruments pour ce grand emploi du temps de réconfort mutuel qui s’ouvre devant nous. Nous faire mutuellement signe de vie et de tendresse : voilà un beau métier en ces temps de retrait forcé ! Rien n’atteste mieux notre dignité humaine que le souci que nous avons les uns des autres : le confinement peut et doit décupler et affiner notre capacité relationnelle, car c’est la relation même qui nous fait hommes.

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La conjoncture actuelle peut être l’occasion de retrouver les bienfaits d’une relative ritualité que nous avions perdue – et qui pourtant nous construit – dans une société très éclatée, du zapping et du papillonnage. Car la bonne humeur a besoin d’horaire ! Ce peut être une chance que de renouer avec une vie plus communautaire et plus partagée, en apprenant à répartir les tâches, à reconfigurer les activités et les priorités. Chacun peut aussi se trouver un grand os à ronger : une lecture, une passion, une curiosité, un artisanat, un domaine de recherche intellectuelle. Il faut aussi nous confier au génie, à la grâce propre du temps, car il fait son œuvre. Le temps n’est pas seulement ce que nous faisons de lui : il nous faut accueillir son rythme et nous laisser travailler par lui, emmener par lui là où nous n’avions pas imaginé.

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L’enjeu est de dépasser les peurs archaïques, animales, et pour cela il nous faut des antidotes puissants. Des trésors d’amitié et de vérité humaine peuvent se révéler chez nos semblables. Il y a aussi la beauté, la fidélité silencieuse de la nature qui respire, tandis que l’homme s’arrête de se faire son propre bourreau. Résistons aux sirènes de l’apocalypse, gardons en nous la nappe phréatique de la paix : la beauté dont nous sommes capables est un commencement de victoire. Dieu, caché dans cette épreuve, attend de nous non des bondieuseries farfelues et affolées, mais l’accomplissement de notre devoir.

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Nous sommes convoqués à la fraternité du désert, coude à coude, cœur à cœur, pas à pas, croyants et incroyants, au seul titre de notre humanité partagée.

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Les conséquences individuelles et collectives de ce confinement général seront énormes. Nous vivons un basculement de civilisation. Ce qui nous arrive n’est pas un châtiment divin, mais un avertissement historique. Économiquement et humainement, cette crise sanitaire est un révélateur et un accélérateur. En l’espace de 15 jours, le paysage mondial s’est modifié de manière impressionnante. Nous espérons ressortir de tout cela plus humains, car nous sommes bel et bien dans l’urgence de retrouver l’essentiel. Envahis par la peur de la mort, nous prenons conscience de notre immense fragilité, alors que nous nous pensions surhumains, peut-être même déjà transhumains…
Nous allons devoir réviser nos priorités, dans le domaine de la santé, de l’écologie, de l’économie, de la culture, du religieux même ; nous allons devoir réduire la voilure, ou plutôt changer de voiles. La frugalité, dans tous les domaines, sera une des données majeures du monde à venir. Nous étions jusque-là des consommateurs de la vie : l’inouï de la vie fera notre émerveillement et appellera nos baisers encore pleins de larmes.

vendredi 27 mars 2020

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NOTRE COMMUNE PAUVRETÉ


À tous ceux qui, dans l'ombre, 
œuvrent auprès des plus démunis...


Une pensée aujourd'hui pour ceux que la nuit a saisis,
Plus qu'un poème, une lente litanie...
Comment se tenir proche,
Avancer à tâtons,
Tenter d'allumer des étoiles dans leurs yeux,
Faire que ces heures d'éloignement ne se déroulent pas sans eux ?

Il y a ces enfants que déjà la vie a meurtris,
Plus d'école, de cantines, ni de cours de récréation 
Pour respirer loin des coups, loin des cris :
Toutes ces douleurs qu'ils apprirent si tôt à cacher...

Il y a ces petits patients du couloir des cancéreux :
Il n'ont plus de visites.
Chaque semaine, la douce fée qui enchantait leur vie, 
S'asseyait à leur chevet, emplissant leurs chambres de contes lumineux,
Elle aussi est cloîtrée, désormais si loin d'eux...

Il y a ces femmes que la violence subie a rendues mutiques
Et qui partout cherchent de l'air :
Jusqu'alors, un peu chaque jour, elles pouvaient en trouver,
Respirer loin de cet enfer...

Il y a ceux qui sentent proche le frôlement de la mort...
Ils ne se sont jamais sentis aussi seuls.
Patiemment, ils ont appris à douleur
À faire le deuil de leurs proches, à s'en aller, à s'effacer sans bruit...

Il y a celui dont la compagne s'est éteinte
Et qui se trouve soudain seul, démuni, 
Préparant une célébration d'adieu sans témoins, 
Sans présences familières à ses côtés...

Et puis il y a le sans domicile auquel personne ne prête plus attention,
Auquel on ne demande même pas ses papiers,
Ni s'il est malade,
Ni s'il sait où s'abriter...

Il y a ces parents entre quatre murs, débordés,
Dépassés par l'instabilité de leurs petits,
N'entrevoyant plus qu'à travers des écrans illisibles
L'attention d'enseignants qui leur font tant défaut maintenant qu'ils sont sans relais...

Il y a aussi ces bienveillants qui voient venir la vague
Et qui s'affairent du mieux qu'ils peuvent
Pour protéger, pour soigner et sauver
Tout en évitant de se laisser eux-mêmes emporter...

Il y en tant et tant d'autres que l'on n'imagine même pas,
Tandis que, chaque soir, nous sommes abreuvés de consignes et de statistiques,
Ignorant tout des drames singuliers, vécus à présent incognito et sans filets...

Mais il y a encore nous tous qui pouvons écouter au fond de nous l'appel,
Le désir d'un matin printanier où nul ne serait plus indifférent,
Où toute fragilité serait enfin saluée.

Il y a notre vie patiente,
Capable de silence pour ceux que la douleur étreint,
De gestes et de paroles de tendresse,
De veilles et d'humbles traversées, 
De passages même silencieux,
Vers notre humaine, notre commune pauvreté. 

Jean Lavoué, 26 mars 2020 



















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