Traduire

vendredi 28 janvier 2022

 




Rejoindre le monde
En ses écorces et son chant
Là où il ressuscite
De toute les sèves qui le traversent
Et se sentir avec lui tiré 
Vers la lumière 
Par cette main confiante
Emportant avec elle l’univers.

Retourner avec l’oiseau,
Avec le vent,
Dans la rectitude des troncs
Et la danse des cimes 
Vers cette terre promise ;
Déjà le printemps caresse
Ses premiers bourgeons 
Et nous sommes témoins
De ce jaillissement perpétuel
Dans le feu des saisons.

Nous allons dans la légèreté 
De cette plume vagabonde
Qui se pose à nos pieds
Nous certifiant que tout ce qui fut sera,
Que toute mort sera traversée
Et que nous sommes déjà,
Même à l’ombre du doute,
Les habitants de ce royaume
Dont l’annonce nous délivre.

Inutile de tourner en boucle
Nos litanies du passé,
C’est aujourd’hui même
Que la terre avec nous est sauvée :
Dans chacun de nos gestes,
Chacune de nos attentes,
Nous laissons faire le souffle
Qui nous réconcilie.

Voué à disparaître,
Tout ce qui nous entoure
Est pourtant signe
De l’infini présent.
Et nous y sommes aussi
Comme au jour de notre naissance
Qui toujours nous précède
Jusqu’à l’heure de son accomplissement.

Jean Lavoué, Le Blavet, 25 janvier 2022
Photos JL 25/02/22












.

mercredi 26 janvier 2022

 .

En lisant cet entretien bouleversant paru dans le journal La Vie avec Edith Bruck, comment ne pas songer à mon amie Magda Hollander-Lafon et à ses « quatre petits bouts de pain » ou encore à Etty Hillesum à propos de laquelle je prépare la publication prochaine d’un beau livre d’Olivier Risser  : « Un chant de vie par-delà les barbelés ». Cet interview d’Edith Bruck est aussi, dans la traversée de l’enfer qu’il évoque, un hymne à la bonté, à l’écriture et à la poésie…
JL




Edith Bruck : « Raconter les camps, c'est une conscience morale et un devoir »

[Interview] Grande voix des survivants de la Shoah, l’auteure italienne d’origine hongroise raconte sa déportation et sa vie après les camps dans un bouleversant récit, « le Pain perdu ». Rencontre à Rome.
Marie Chaudey Hebdomadaire LA VIE Publié le 18/01/2022

Elle fut une amie intime de Primo Levi, elle est devenue une sorte d’âme sœur du pape François. Une carte de visite qui en impose. Edith Bruck a partagé avec le premier l’indicible des camps de la mort, l’écriture du témoignage et le salut par la littérature. Avec le second, ses questionnements sur Dieu, le bien et le mal, la quête de la justice. À la parution de son livre le Pain perdu, en Italie, il y a un an, le souverain pontife est sorti expressément du Vatican (un extraordinaire coup de projecteur) pour aller rendre en voisin une visite émue et fraternelle à Edith Bruck dans son appartement de la via del Babuino, à deux pas de la Trinité-des-Monts, à Rome.
C’est là qu’elle nous reçoit en toute simplicité, silhouette frêle de 89 ans mais port de tête impérial, entourée de ses livres, de ses souvenirs et de ses absents si présents : ses parents et l’un de ses frères morts à Auschwitz ; son mari, Nelo Risi, frère du célèbre cinéaste, lui-même réalisateur et poète, atteint par la maladie d’Alzheimer, décédé en 2015. Edith Bruck nous montre avec ferveur le chandelier à sept branches que François lui a offert et la dédicace chaleureuse de l’encyclique Fratelli tutti. Entre l’intellectuelle athée d’origine juive et le chef de l’Église catholique, le courant est passé, un lien s’est tissé, ils s’appellent désormais régulièrement.
François a été touché par la puissance de « la lettre à Dieu » qui clôt le Pain perdu, ce récit d’une vie, chef-d’œuvre de concision, d’une lumineuse sobriété, d’une franchise rare mais sans haine aucune, écrit comme une fable – son enfance dans un village pauvre de Hongrie ; sa déportation à 13 ans avec sa famille, sa survie à Auschwitz, Dachau, Bergen-Belsen ; son errance au sortir des camps, son arrivée à Naples puis à Rome après un décevant détour par Israël, l’adoption de l’italien comme patrie et langue d’écriture, sa vie d’intellectuelle et de témoin passeuse de mémoire, engagée pour toujours.
Depuis la publication en 1959 de Qui t’aime ainsi, Edith Bruck a refait sans relâche le chemin des camps par les mots de ses récits, fictions et poèmes, pour dessiller les yeux de ses contemporains.

Qu’est-ce qui vous permet de traverser si droite notre époque confuse ?

Écrire me rend heureuse : c’est mon oxygène et ma liberté. Et si j’écris dans la langue italienne, c’est parce qu’elle est pour moi un rempart intime face à ma langue d’origine. Le hongrois m’évoque les insultes et les offenses, puisque j’ai traversé une époque fasciste. L’italien est pour moi exempt de ces souvenirs, il n’a pas de racines aussi profondes que ma langue maternelle.
Si je dis le mot pain en hongrois, je vois le visage de ma mère, ses joues rougies au moment de mettre la pâte dans le four. Elle est heureuse car elle va pouvoir nourrir ses six enfants pendant une semaine. Or ce jour de 1944, juste après la Pâque juive, la voisine nous avait offert de la farine. Et je vois le dernier pain que ma mère a pétri, la veille. Dès l’aube, elle est debout à surveiller la pâte qui lève avant de l’enfourner. C’est alors que sont arrivés les gendarmes fascistes pour nous arrêter – des locaux, j’insiste, et pas des Allemands, contrairement à ce qui a été raconté dans les livres d’histoire en Hongrie après la guerre... Ma mère a hurlé. Nous n’avons pas pu emporter le pain, elle l’a pleuré jusqu’à Auschwitz.

Comment se manifeste la nécessité de l’écriture ?

L’après-midi, j’écris pendant deux ou trois heures, à la main, sur mes genoux. C’est très physique, ça passe par le corps. Quand une blessure mûrit en moi, je suis comme enceinte d’elle... Et les mots sortent, sous forme d’un récit, ou de courts poèmes quand le sujet ne réclame pas plus d’espace. J’ai ce besoin de jeter les mots sur le papier, et la forme s’impose toute seule, je ne choisis pas.
Quand j’étais enfant, je préférais réciter des poésies plutôt que mes prières, au grand dam de ma mère, très pieuse. Les poètes ne sont pas simplement des naïfs mais des êtres qui voient au-delà : plus loin et plus en profondeur. Dans ma poésie, il y a assurément une grande influence des auteurs hongrois, comme Attila József (1905-1937) que j’ai traduit en italien. Au travers de la poésie, on peut faire revivre les êtres que l’on a aimés.

Quand on vient vous visiter, on a le sentiment que l’on vient à la rencontre d’une multitude...

De toute façon, je ne parle pas de moi mais de ce que j’ai traversé et vu, il s’agit avant tout d’un témoignage. J’ajoute que je n’ai pas attendu d’être amie avec Primo Levi pour écrire, je l’ai fait dès 1946, en hongrois, mais j’ai tout perdu et jeté en quittant le pays.
De toute façon, personne ne nous écoutait à ce moment-là. J’avais beau dire : regardez, c’est sur le papier, noir sur blanc, personne ne s’y intéressait. Mon objectif était de faire revivre les êtres qui avaient disparu. Mais les gens se contentaient de dire « nous aussi »... Nous aussi, nous avons eu faim. Nous aussi, nous avons eu froid.

Vous dites que votre mission de témoignage est également une cage qui vous enferme...

Je ne vois pas là de contradiction : je suis vraiment dans une cage, mais une cage intérieure. On ne sort pas d’Auschwitz, c’est pour toujours. Au début, quand j’ai commencé à raconter les camps, c’est sorti morceau par morceau. Je vomissais le poison, je vivais une libération. C’est plus tard que ça devient une conscience morale et un devoir.
En 1945, à l’arrivée des soldats anglo-américains qui venaient de libérer Auschwitz (nous ne le savions pas, nous avions déjà été embarquées dans la marche de la mort), on nous a finalement ramenées au camp des hommes de Bergen-Belsen. Les lieux étaient jonchés de cadavres nus. Une image qui a imprégné mon âme pour toujours.
Les kapos nous ont demandé de tirer les corps en attachant les chevilles avec un chiffon, pour en faire une pyramide. Deux hommes étaient encore vivants. Ils m’ont dit : « Si jamais tu survis, raconte-leur. Mais ils ne te croiront pas. » C’est pour eux que je continue, j’ai promis.

S’agit-il de dire et redire, sous toutes les formes possibles ?

Oui, en fidélité à ma promesse. Je vais toujours à la rencontre des jeunes, même si c’est difficile. L’antisémitisme n’a jamais été éradiqué, le racisme et la discrimination reviennent. C’est important que les jeunes gens sachent. Si j’arrive à faire bouger quelque chose chez une poignée d’entre eux, ma survie n’aura pas été inutile.
Mais aujourd’hui, les derniers témoins se heurtent au silence, car les vieux ne comptent plus dans cette société. Ils sont considérés comme improductifs, les plus fragiles pèsent sur les familles, leur vie n’a plus aucune valeur…
Au cœur du mal, j’ai appris le bien et la valeur de la vie de chacun, y compris des vieux. En m’occupant de mon mari Nelo Risi, atteint par la maladie d’Alzheimer, je n’ai cessé de songer à ma mère.
Alors que les médecins affirmaient qu’il allait mourir le lendemain, je l’ai maintenu en vie pendant 11 ans. C’était comme le remettre au monde chaque matin. Et ce faisant, inconsciemment, ce sont mes parents que je gardais en vie...

De quoi avez-vous parlé avec le pape François ?

Je lui ai raconté ce que j’appelle mes cinq lumières, ces moments où j’ai échappé à la mort et où on m’a rappelé que j’étais humaine. Dès l’arrivée à Auschwitz, alors que les enfants étaient immédiatement éliminés, un soldat m’a arrachée à ma mère pour me pousser dans la file des travaux forcés, il voulait que je vive.
Ensuite à Dachau, un cuisinier m’a demandé : « Comment t’appelles-tu ? » Or, ça n’existait pas, des mots pareils, dans les camps – j’étais le numéro 11552. Sa question signifiait : tu as un nom, tu es une personne, tu es en vie.
Une autre fois, un soldat m’a jeté une gamelle en pleine poitrine en me disant : lave-la. Or elle était enduite de confiture... Le pape m’a demandé ce qu’avait représenté pour moi cette nourriture : c’était la bonté humaine, l’émerveillement, tout n’était pas si noir. Un paradoxe total ! Une autre fois encore, un soldat m’a lancé un gant troué. François m’a demandé ce qu’il y avait dans le trou de ce gant : la vie, là encore.
Quant à mon cinquième salut, il est arrivé de façon tout à fait dramatique, après que ma sœur, pour me protéger (j’étais à terre, ensanglantée) a frappé de toutes ses forces un soldat. Il est tombé à la renverse dans la neige. Ma sœur m’a adjuré de réciter le kaddish, la prière des morts, en hébreu.
Le soldat s’est remis debout et a dégainé son pistolet. Mais aussi incroyable que ça puisse paraître, il ne nous a pas tuées. Il a dit : « Une immonde petite Juive a osé porter la main sur un Allemand. Si elle a faim, elle mérite de survivre »... Nous avons survécu.
Nous étions habituées à la vie dure du village, à la pauvreté, nous étions plus fortes que les filles bourgeoises ou intellectuelles. Et plus généralement, les hommes étaient plus faibles que les femmes : il y a eu trois fois plus de morts de leur côté.

L’étincelle de la bonté vous paraît donc possible chez le pire salaud ?

J’en suis convaincue. Après la libération des camps, cinq soldats hongrois ont demandé à nous accompagner, ma sœur et moi, dans notre voyage. C’étaient des jeunes fascistes, qui pensaient pouvoir profiter de l’aide que les Américains apportaient aux Juifs. J’avais 14 ans, ma sœur, 18 ans. Nous avons décidé de les accepter avec nous, de faire ce geste de pacification.
C’est absurde, mais je n’ai aucune haine en moi. Je suis toujours émue quand je pense à ce retour : nous deux assises sur les tas de charbon des wagons de marchandise, et ces hommes à nos côtés, avec qui nous partagions les rations américaines. J’y vois quelque chose de grandiose, d’absolu, comme si nous avions bâti avec ces cinq inconnus la paix dans le monde !

Aucun désir de vengeance, jamais ?

Dans ma vie d’après, en Israël ou à Rome, le hasard m’a fait croiser à trois reprises des femmes qui avaient été kapos à Auschwitz. Je ne les ai jamais dénoncées, car je sais tout ce qu’on est prêt à commettre dans la survie – les Allemands avaient bien l’intention de les transformer en bêtes sauvages.
Primo Levi affirmait que c’était les circonstances qui faisaient sortir le mal que les gens ont à l’intérieur d’eux -mêmes. J’avais 13 ans, et je n’ai pas accepté une seule fois de faire la messagère pour les kapos en échange d’un peu de pain : j’ai dit non. Et plus tard, je n’ai dénoncé personne non plus. Je ne pourrais plus dormir si je savais que j’ai mis quelqu’un en prison.
Je crois dans le destin : le bien est comme un boomerang. Empêcher le mal de gagner, c’est ne pas laisser le dernier mot aux nazis : le devoir de vivre, c’est mon utilité. La vie ne m’appartient pas, elle appartient à l’Histoire.
Quand Primo Levi s’est suicidé, son geste m’a profondément meurtrie. Il se sentait coupable d’avoir survécu, car en tant que chimiste, il avait été privilégié dans le camp. Mon seul privilège à moi fut d’avoir été plus petite que les autres, j’ai été sélectionnée une fois par Mengele et j’ai pu me cacher.

Vous êtes incroyante, mais vous racontez votre relation avec Dieu...

Tous les soirs, je me dis que Dieu m’aime, et je ne sais pas pourquoi... Je ne sais pas s’il existe ou s’il n’existe pas, mais quelque chose m’a sauvée. Je m’adresse également à ma mère, je ne sais pas si c’est pareil.
Il y a sur cette terre des choses qu’il est impossible de s’expliquer. Comment peut-on expliquer ce qui s’est passé dans les camps ? L’humain tombé aussi bas ? Comment ces lieux mêmes ont-ils été possibles ? Dans un camp, on apprend tout de l’humanité : on peut voir quelqu’un qui arrache de la bouche même de son enfant un brin de nourriture.
Pourquoi l’être humain est-il autant attaché à l’existence ? La volonté de vivre est plus forte que tout. Et quand il n’y a plus d’espoir, on l’invente.
Pour moi, la religion, c’est avant tout le respect du vivant. Le pape François est d’accord, il accepte les athées. Me permettrez-vous de dire que les athées sont peut-être les gens les plus religieux qui soient...
J’ai été sauvée des camps mais aussi de graves problèmes de santé. J’ai eu un infarctus, un AVC, une opération du cœur, j’aurais dû mourir. Est-ce que Dieu m’aime ? Est-ce que ma mère m’aime ? Ce sont les morts qui me maintiennent en vie.

À LIRE
* Le Pain perdu, d’Edith Bruck, traduit par René de Ceccatty, Éditions du sous-sol. 16,50 €.
* Pourquoi aurais-je survécu ?, poèmes d’Edith Bruck, choix, traduction et préface de René de Ceccatty, Rivages, 9 €.

Photo : Edith Bruck, la vie après la déportation ©Bénédicte Roscot









.

dimanche 23 janvier 2022

 .





Quand nous serons compris
Comme l’eau du fleuve comprend l’arbre et le ciel,
Saisis dans les remous de l’immense présent,
Nous ne ferons plus qu’un avec l’azur et ses nuages,
Dans le murmure des lichens et le chuchotement des eaux vives.

Dans la grâce des commencements où le monde se donne,
Nous marcherons au pas allègre des saisons
Et nous serons, au souffle dormant de chaque instant,
Le frémissement de l’onde,
Dans l’aube de la création et l’empreinte des premiers jours.

Qui sommes-nous allant ainsi sur les rives du temps,
Sinon la joie et le regard de se savoir ici,
Princes de ce royaume aussi bien qu’un brin d’herbe,
Ou qu’un oiseau furtif dont le chant nous rassure.

Nous allons éblouis parmi les choses nues,
Passants discrets au fil de signes immobiles
Dont seules les marées proclament avec l’éveil des bourgeons,
Ou les frémissements de l’aile ou la houle du vent,
Le pouls battant de la vie.

Ô soirs et matins qui ressuscitez en nous
Les naissances fidèles, revêtez-nous de gestes de gratitude
Par lesquels nous acquiesçons à la splendeur de vivre !
Faites de nos marches un retour aux fontaines,
Esquissez en nos cœurs l’éclat des printemps revenus !

Nous sommes tous voisins du trèfle,
Des écorces ensoleillées et des berges patientes :
De temps à autre, saurons-nous les rejoindre
Sans nous laisser happer par le flux des images ?
Il reste où se poser tant de clairières attentives,
Tant de ports illuminés par la ferveur de nos sillages !

Au fond de nous, tous les espaces sont promis,
Les vagues, les océans, les grèves et les îles :
Allons vers l’horizon comme on entre en soi-même,
Et trouvons-y le feu ou la simple étincelle 
Dont nous sommes les gardiens  
La braise et les sarments !

Jean Lavoué, le Blavet, 20-21 janvier 2022
Photos : comme un vitrail, le Blavet en ses reflets du soir, 20/01/22






samedi 22 janvier 2022

 
.


C’est à la plume sensible et généreuse du poète nantais Claude Serreau, familier de René Guy Cadou, que je dois cette amicale recension de mon recueil « Carnets de L’enfance des arbres » illustré par des linogravures d’Isabelle Simon. Celui-ci est toujours disponible aux éditions L’enfance des arbres 3 place vieille ville 56 700 Hennebont au prix de 15 euros + 4 euros de frais de port.

https://www.editionslenfancedesarbres.com/carnets-de-lenfance-des-arbres--j-lavoueacute.html

En une vingtaine d’années de publication de livres personnels, Jean Lavoué et ses éditions « L’enfance des arbres » s’est fait une place dans le domaine poétique de l’Ouest littéraire. Poète lui-même, et de talent reconnu, récompensé par un prix décerné par l’Académie de Bretagne et des Pays de Loire, il peut à juste titre revendiquer qu’il est dans la lignée des Cadou, Grall, Baudry, Boulic et quelques autres dont l’allégeance à la Bretagne ne fait aucun doute. Basé à Hennebont, cet auteur écrit une poésie « qui va », puisqu’il affirme que, souvent, l’inspiration lui vient en marchant.

 

D’où ces carnets de quelque 200 pages dans lesquels s’imposent ses impressions, intuitions, réflexions comme autant de petits textes poétiques en 2, 3 ou 4 vers, rimés ou non, où la nature a toute sa place, et, parmi elle, bien évidemment, les arbres, symboles d’une renaissance humainement attendue. Au fil de ses pas et de ses notations naissent des poèmes fort joliment illustrés par Isabelle SIMON dont la réalisation se révèle en accord avec la tonalité automnale de cette poésie, laquelle sait cependant se ménager des clairières d’espoir. Se fait alors jour, derrière le recours à l’enfance, ce vieux fond de mysticisme celte qu’une longue présence bretonne ne manque jamais d’insinuer sous les mots, mais qui est ici dépassé dans ce bel ouvrage élégamment imprimé : y émerge cette volonté d’aller vers la lumière, de quelque origine soit-elle, celle qui, par-delà les branches et le silence, guide nos vies. Paru dans cette très personnelle collection « Poésie et intériorité », ce livre ne peut laisser indifférent tous ceux qui se cherchent une terre où mieux habiter et des raisons d’espérer. Oui, les arbres de Jean Lavoué poussent dans un vrai terroir de mémoire, mais de leurs racines à leur faîte, ils nous élèvent, sans prétention philosophique, dans une prosodie maîtrisée, un lyrisme retenu, à la dignité d’êtres humains sensibles et responsables :

 

« Les mots sont ton mystère / ton aube et ton secret,/ Tu te plies sans rien dire / A leur nuit végétale. / Garde toujours à ta portée / Un arbre en devenir, / Ne fais pas comme si / Tu étais seul au monde ! ».

 

« L’enfance des arbres », une belle leçon de vie en somme, et propice à rafraîchir l’esprit ! »

 

Claude Serreau


Carnets de L’enfance des arbres, Jean Lavoué, Éditions L’enfance des arbres 2021, 15 euros


***


Voir aussi la note de Pierre Tanguy à propos de ce recueil sur le site « Recours au poème » :


https://www.recoursaupoeme.fr/jean-lavoue-carnets-de-lenfance-des-arbres/



Jean Lavoué, Carnets de l’enfance des arbres

Par Pierre Tanguy| 21 janvier 2022|Catégories : CritiquesJean Lavoué


L’enfance des arbres est un blog poétique dédié à l’aventure intérieure. Conçu il y a déjà plusieurs années par le poète, écrivain et éditeur breton Jean Lavoué, ce site fait de l’arbre le symbole à la fois de l’enracinement et de l’élévation.


« Il faut reboiser l’âme humaine », disait le chanteur Julos Beaucarne, cité par l’auteur. « Reboiser » : c’est la noble entreprise à laquelle Jean Lavoué s’est attelé. Il nous le rappelle dans un livre contenant les brefs poèmes qui ont accompagné la naissance de son blog, accompagné ici de linogravures et monotypes de Isabelle Simon,

« Déjà je parle aux arbres/et mes doigts me suffisent », écrivait René Guy Cadou dans Les bruits du cœur (1941). Jean Lavoué demeure dans le sillage du grand poète disparu auquel il a consacré un fervent livre-hommage en 2020 (René Guy Cadou, la fraternité au cœur). « Avec l’arbre, // ce que tu écris / Semble avoir trouvé son axe », note pour sa part Jean Lavoué. Et, plus loin, il écrit : « Parler à hauteur d’arbre / Sans forcer la voix / Dans la croix des saisons / Et le ciel grand ouvert ».

Le poète, en effet, ne force pas la voix. Il nous dit fréquenter les mots simples : « Soleil, silence, lumière, absence, présence ».


Soleil ? « Ah ! si le chemin / N’était que tronc tendu / Vers le soleil »
Silence ? « Dès que tu fais silence / La forêt se redresse / Les mots s’ordonnent un à un / La clairière s’illumine, // Tu sens que tu es là ».
Lumière ? « Arbre, pesante lumière / Etrange gravité / Donnant des ailes / A ta voix ».


Jean Lavoué ne se paie pas de mots. Il veut sa poésie orientée vers plus vaste que nous. « J’ai découvert un jour / Qu’écrire était une forme de prière ». Et s’il nous parle  -fugitivement — de l’enfant qu’il a été (« Comment rester à hauteur de l’enfant / que tu as été »), c’est d’abord pour nous inviter à retrouver l’enfant qui est en nous, retrouver notre innocence et notre capacité d’émerveillement. « La foi ne n’apprend pas / Elle s’enracine », écrit Jean Lavoué. Oui, s’enracine comme un arbre.


Le poète évoque tout aussi fugitivement des poètes bretons qui lui tiennent à cœur. Georges Perros à qui il dédie un poème. Xavier Grall, cet homme qui « chantait la Bretagne / Ressuscitait ses pardons », sans parler des vents qu’il chérissait dans sa paroisse de Nizon. Avec, comme en écho, ces vers de Jean Lavoué qui nous ramènent invariablement à l’arbre. « C’est le vent bien sûr / Qui parle le mieux / La langue de l’arbre ».

 

 .

Au cœur de l’hiver
L’annonce d’un printemps...





Si le silence t’échappe,
Echappe-toi avec lui !
Suis le premier oiseau,
Ecoute bien son chant :
Comme il résonne en toi
D’un amour infini.

Si le froid t’engourdit
Chausse-toi de courage,
Mets tes pas dans la neige
Suis des chemins de gel,
Eprouve leur douceur
Apprivoise leurs cris.

Quand le jour t’appauvrit,
Quand la nuit te précède,
Que tu ne sais plus l’heure
Ni l’instant de ta perte,
Pose là tes désirs
Tes armes et tes combats.
Sors des ombres têtues,
Prends la voie souveraine
Qui n’a pour seules lumières
Que d’épouser tes pas.

Si ton cœur te fait mal
Si ton corps te malmène,
Si ta vie est pour toi
Un supplice, une croix,
Ecoute murmurer
La sève de tes veines :
Sois le sang des racines,
L’effleurement de l’aile,
L’adagio des nuages,  
La vibration de l’air.

Si tu te sens très seul
Si l’hiver est en toi
Comme un puits déserté,
Une branche si nue,
Un matin sans soleil,
Frôle la dure écorce,
Devine son enfance,
Sois pour elle saison
Bruissante de bourgeons.

Ne retiens rien pour toi,
Laisse faire le silence
Et il te le rendra
Au plus près de ta joie.

Jean Lavoué, 22 janvier 2017 
www.enfancedesarbres.com

Photo partagée par Amy Chang et Marie Benoit 
李显波绘画 Chinese ink painting by Li Xian Bo












.








mercredi 19 janvier 2022

 .




Accordés au poème des branches,
Soulevés à chaque instant par la grammaire du ciel,
Puissions-nous toujours tendre nos mots vers la lumière !

L’arbre écrit bien en avant de nous
Le recueil de nos silences,
Il sait les ombres et les bénit,
Il tient ouvertes toutes les pages :
Laissons-le tourner patiemment avec nous 
Les feuillets de notre joie.

Il nous survivra,
Au prétoire des années, il atteste déjà  que toute vie exulte,
Sa force témoignera pour nous,
Lui qui connaît par cœur
La sève où s’irrigue notre chant.

Jean Lavoué, 18 janvier 2022
Photo JL, La chesnaie 15/01/22



























.

lundi 17 janvier 2022

 .




Dans cet entretien avec le journal Le Monde publié le 16 janvier 2022, l’actrice Marie-Christine Barrault revient avec émotion sur son enfance qu’elle qualifie d’âpre et de difficile… Elle évoque aussi avec justesse et sensibilité le mystère de la mort rencontré très jeune…


ENTRETIEN « Je ne serais pas arrivée là si… » Extraits

Chaque semaine, « Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de sa vie. 



Je ne serais pas arrivée là si…


… Si je n’avais pas vécu cette enfance difficile où l’âpreté de l’existence m’a très tôt sauté à la figure alors qu’à la maison les sentiments n’étaient jamais exprimés. Perplexités, chagrins, désirs, révoltes… Rien ne filtrait jamais. On ne commentait pas les événements ou tragédies de la vie, on ne disait rien des émotions et questionnements qui nous traversaient. Silence dans la famille. J’étais emmurée parmi les miens, sans clés pour comprendre, et sans paroles pour exprimer mon bouillonnement intérieur. Ma vocation d’actrice est née de ça. Du désir de me libérer de mes chaînes et de dire ce que je vivais. Instinctivement, je suis allée vers le métier de la parole.


Comment cette « âpreté de l’existence » vous est-elle apparue ?


Il y a d’abord eu la séparation énigmatique de mes parents ; notre placement chez notre grand-mère, mon frère et moi, rythmé par les visites rapides de mon père et de ma mère ; puis la brusque réintégration dans une famille « recomposée » au sein de laquelle j’ai découvert, du jour au lendemain, deux petites sœurs et un beau-père inconnus ; la maladie de mon père, trahi, humilié, infiniment vulnérable ; et enfin sa mort, quand j’avais 14 ans. Un traumatisme absolu puisqu’on m’a volé cette mort en refusant de me prévenir qu’il agonisait dans un hôpital de province. C’est fou quand j’y repense. On m’a simplement dit au téléphone : ton père est mort, l’enterrement est jeudi. Personne n’a songé à me demander si j’avais du chagrin, alors que j’étais anéantie. Cette première confrontation avec la mort m’a instantanément donné un sens de la gravité et de la profondeur de notre condition.


Vers qui pouviez-vous vous tourner ?


Certainement pas vers ma mère, réfractaire à toute discussion d’ordre intime. Mon réflexe, après une nuit de sanglots, a été de me précipiter à mon collège, où je suis tombée dans les bras de ma professeure de maths, une religieuse d’une extrême bienveillance. C’est la première personne avec qui j’ai pu parler de ce décès et du mystère de la mort qui me cueillait par surprise et ne m’a d’ailleurs plus quittée. Pourquoi la mort ? Comment la mort ? Jusqu’où la mort ? Encore aujourd’hui, je reste d’une curiosité folle sur ce sujet. Il m’obsède mais ne m’angoisse pas. Car la religieuse, ce matin de novembre 1958, m’a fait cadeau d’une réflexion qui est devenue MA phrase : « Les vivants ferment les yeux des morts. Les morts ouvrent les yeux des vivants. »


De quelle façon ?


Ils leur ouvrent une fenêtre sur l’au-delà, les obligent à s’élever au-dessus des distractions terrestres pour scruter des ténèbres qu’ils illuminent. En fait, ils nous apprennent à vivre ! Ils sont vivants en nous qui les avons aimés. C’est un bel endroit pour continuer à vivre… Et je sais que les êtres avec qui nous étions en fusion continuent de nous tenir la main. Vous vous rendez compte ? C’est quand même pas mal d’avoir des relations dans l’au-delà !

L’amour partagé avec eux ne disparaît pas avec leur dépouille corporelle. Il subsiste, enchante, galvanise. Quelle ânerie que l’expression « il a rendu l’âme » ! Mais voyons ! C’est son malheureux corps qu’il a rendu, justement pas son âme. Elle continue de vivre, à la fois proche et éternelle. C’est un sujet passionnant, la mort. C’est même le seul sujet qui importe.


On fait pourtant tout pour l’oublier…


Pas moi ! Et j’aimerais y entrer « les yeux ouverts », selon la belle formule de Marguerite Yourcenar dans les Mémoires d’Hadrien. C’est-à-dire consciente et responsable. Pas en légume, branchée et bardée de tuyaux. Personne ne devrait se faire voler sa mort. L’instant ultime doit nous appartenir, je revendique la liberté de le maîtriser. C’est pour cela que je fais partie de l’association pour le droit de mourir dans la dignité. Au fond, j’aimerais partir comme ma grand-mère paternelle, morte dans les bras de son fils, mon oncle Jean-Louis Barrault, en murmurant : « Si tu savais, c’est merveilleux ! »


Photo : Marie-Christine Barrault lors de sa lecture du « Festin de Babette » par Karen Blixen à Compiègne (Oise) le 12 décembre 2021 - Edouard Bernaux/abacapress


















.


[URL=http://www.compteur.fr][IMG]https://www.compteur.fr/6s/1/6057.gif[/IMG][/URL]