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jeudi 10 août 2023

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Voici des nouvelles de l’amie Françoise, poète suisse dont je vous ai déjà transmis il y a peu quelques échos de sa lecture du poème, sensible à l’envol des oiseaux. Elle m’adresse ce nouveau message pour évoquer cette fois Christian Bobin, l’hommage bouleversant que lui a rendu Dominique Sampiero, également partagé ici, ce magnifique portrait de Dominique Errante, les « homélies » à hauteur de pissenlits « endimanchant » chaque semaine les auditeurs de Radio suisse romande, l’annonce d’un inédit de lui à paraître à l’automne, des écrits tracés jusqu’au dernier souffle, et surtout et toujours la poésie de sa présence, pure, grave, légère, aimante, « eucharistique » ose-t-elle, pour qui sait écouter les fins bruissements du vent dans les forêts de l’âme…


JL 






Le bel ami Christian Bobin


Cher Jean,


Je suis lente. Lente vraiment, tant chaque instant du jour m'interroge, m'inter-rompt, me demande un grain d' âme, une poignée de rire, un pas de danse, l'effleurement d'un soupir, une paume d'eau fraîche, quelque chose de moi qui prononce un nom bien plus haut que le mien, un nom dans lequel habiter au large, quand on se sent nue et de passage, d'errance peut-être...

J'ai mis beaucoup de temps à lire en entier l'hommage de Dominique Sampiero au bel ami Bobin. Bouleversant. Magnifique. Et tellement, tellement grand d'aveux. Dans ma poitrine, le coeur et le souffle allaient plus fort que l'océan dans la fureur des tempêtes, alors je les ai retirés sur la grève du silence. Pour les relancer ensuite dans la grande houle qui n'épargne rien, et c'est tant mieux, tellement tant mieux ! que serait s'épargner d'aimer ? s'épargner de pleurer ? s'épargner de vivre ? Il m'a fallu m'y reprendre à trois fois quand même avant de tout lire, de tout entendre...

Mettre notre souffle dans les mots de Dominique Sampiero, aller avec eux, avec leur ferveur, leur force, leur douceur, leur sincérité, car sans doute sommes-nous nombreux à reconnaître en Dominique notre visage de rencontre, notre stupeur, notre doute, notre crainte d'y croire, notre Qui-va-là ?, lorsque page après page, livre après livre, nous découvrions que, nous qui nous pensions seuls, nous ne l'étions pas : un frère, jusque-là un étranger, un inconnu, venait nous rejoindre dans le plus intime, le plus vulnérable, le plus retiré de nous-même... 


Oui, je suis reconnaissante envers Dominique Sampiero, car dans l'effarement de l'absence soudaine je suis devenue sans voix... sans voix mais non sans présence...

Oh cette indigence, cette pauvreté, cette impuissance à être sans mot... je l'ai connue lors du décès de mes parents, de certains de mes amis, du bien-aimé aussi... cet effondrement qui creuse un puits dans l'âme au bord duquel s'arrêter et écouter, écouter, écouter encore.  Ecouter ce qui ne se tait jamais et prend voix si subtile, si tendre, si puissante aussi.


Durant deux ans ou plus, chaque dimanche, à la Radio suisse romande dans l'émission Initiales, Christian Bobin lisait une chronique, une lettre hebdomadaire , qu'il nous adressait. Je serai franche : le verbe vibrant, frémissant, lumineux, de ses propos, de sa manière intense de rencontrer la vie,  sa réflexion , son attention à l'infime, dépassait bien des homélies toujours promptes à serrer le coeur ! À l'entendre nous étions soudain, j'en suis persuadée, tout endimanchés ! Les saveurs de la fête, le goût de la louange, les psaumes d'herbes, de pissenlits, de ciel, de plume de geai, conduisaient la prière de Dieu dans toutes les parts de notre être.


Notre bel ami Bobin a écrit jusqu'au dernier souffle et on me dit qu'un livre va sortir en automne pour nous en rendre témoignage. Une Leçon des ténèbres ? Une leçon de lumière, de relèvement ? D'emblée, le mot "leçon" ne peut aller avec Christian... Nous irons par sa voix, là où il veut nous partager encore, encore quelque chose de la folie d'aimer.

Et c'est là, là où le chagrin recule...  dans cette joie immense, inaltérable d'aimer, joie de la rencontre, émerveillement dans laquelle elle nous tient, éblouissement singulier : quelle grâce magnifique que d'avoir un coeur ! quelle somptueuse et humble capacité que celle qui nous est donnée d'aimer... 


Pour finir, juste encore quelques mots sur ce par quoi j'aurais dû commencer, la belle photo de Christian, par Dominique Errante, qui nous invite à prendre place, à prendre part... à nous asseoir à la table... son regard dans le soleil d'un sourire et la profondeur d'une gravité le propose alors qu'un peu, à peine un peu de ces deux - sourire et gravité - sont sur ses lèvres closes. Quelque chose nous dit que c'est bon, quelque chose nous dit que ce n'est pas sans se donner soi-même, s'asseoir à la table du partage... 

Je lis quelque chose d'eucharistique dans cette photo si belle : une main est près de la coupe, vide encore, alors qu'à sa gauche une autre, plus grande, est pleine de raisins, fruits de la terre et du travail des hommes... S'asseoir à la table face à face c'est se laisser rencontrer. C'est s'engager. Et le regard de Christian qui ne nous quitte pas, est sans distraction, un vrai regard donné, celui qui accueille et vous rend à vous-même encore plus Vivant. 

Pas de nappe blanche, mais un brin de muguet gravé dans le bois clair de la table... dans la chair de l'arbre. Accueillir c'est s'engager, s'engager c'est se donner... rien de moins... Nous savons reconnaître, n'est-ce pas ?  Nous savons reconnaître Qui est là, dans ce regard plein de soleil et de gravité. Si l'on veut être épargné, il vaut mieux rebrousser chemin. À la table de la Joie, le coeur a faim. Et déjà l'ivresse...

La poésie c'est cela aussi, n'est-ce pas ? 

Alors continuons à écrire, à rencontrer, à partager, à danser, à articuler la lumière jusqu'au plus fin du coeur.


avec toute mon amitié 


Françoise Favre-Prinet









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