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samedi 6 juillet 2019

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Résister à la cruauté du monde

Demain 8 juillet, le philosophe Edgar Morin aura 98 ans. C’est sans doute l’homme que j’admire le plus. Je considère comme un immense privilège le fait d’avoir été pendant près de vingt ans son éditeur. Et son ami. Or, je viens de recevoir son nouveau livre dont le titre, à lui seul, souligne la hauteur de vue : « La Fraternité, pourquoi ? Résister à la cruauté du monde » (*)

J’ai lu et relu ce texte avec émotion. Minuscule par son format et le nombre de pages, ce livre est immense par le contenu de sa réflexion. C’est un condensé éblouissant des combats que mène depuis toujours ce lanceur d’alertes planétaire. On aimerait que les responsables politiques, qu’ils soient de gauche, de droite, du centre ou « en marche », prennent une heure pour lire ces pages. Y compris notre président de la République. Ils comprendraient pourquoi il est urgent de « changer de voie ».
La technocratie faussement savante est comme une grande machine « obsédée par la recherche obsessionnelle et démente des maxima ». Or, ajoute-t-il, « l’obsession du profit n’est nullement une expression de la raison d’Homo sapiens, c’est une expression de la tendance au délire d’Homo demens ». Pour mieux comprendre la pensée — et l’espérance têtue — de Morin, prenons un exemple.

Dans les médias et dans l’opinion, on a fait grand cas (avec raison) du gros ouvrage de Jérôme Fourquet « L’Archipel Français ». L’auteur, directeur du département Opinion de l’IFOP et donc féru de statistiques, y montre de quelle façon la France une et indivisible d’autrefois s’est métamorphosée en une infinité d’îles s’ignorant les unes les autres. Chacune d’entre elles rassemble des gens qui conduisent leur vie à leur façon. Ainsi s’instaurerait une société multiculturelle de fait, alors que les références culturelles communes se disloquent.
Morin corrige cette analyse démoralisante, en ajoutant l’élément qui lui manquait. Il évoque ce qu’il appelle les « oasis de fraternité ». Quiconque prend la peine d’aiguiser son regard, constate qu’existe aussi dans notre pays un « bouillonnement d’initiatives privées, personnelles, communautaires, associatives » qui sont comme des oasis, sinon dans le désert du moins dans la jungle ». Pour le dire autrement, c’est là que se prépare et se construit la société de demain. Ce n’est plus dans les partis politiques, même quand ils se disent « en marche », sans préciser vers quoi.

En quelques pages — jamais polémiques mais toujours clairvoyantes — Morin énumère nombre d’exemples de ces oasis annonciatrices d’un autre futur possible. Ce sont autant de résistances à la pensée dominante, celle qui colonise l’espace politique et nous entraîne vers le désastre. Cela passe par une réinvention d’une agriculture régénératrice des sols, le refus d’obéir docilement aux « fake news » de la publicité, le renoncement au jetable au profit du durable, la multiplication des « fablabs » (laboratoires de fabrication), le développement du bio, du covoiturage et des co-achats, la réhabilitation de l’artisanat via le mouvement des « makers » qui, en se développant, refoulera progressivement le capitalisme vertical, producteur cupide des objets à obsolescence programmée.

Certains jugerons utopique, pour ne pas dire naïve, cette vision des choses. Pour penser ainsi, il faut mal connaître l’œuvre de Morin et la façon dont il est considéré dans le monde entier comme l’inventeur de la « pensée complexe ». En réalité, il y a plus de pensée dans dix lignes écrites par lui que dans plusieurs heures d’un discours politico-médiatique indigent.
Quand on travaillait ensemble aux éditions du Seuil, Edgar me répétait souvent la même formule : « Jean-Claude, nous devons être des redresseurs d’espérance ! » D’innombrables lecteurs, j’en suis sûr, se joindront à moi par la pensée pour te souhaiter un bon anniversaire, cher Edgar.
Et merci pour tout.

(*) Edgar Morin, Le Fraternité pourquoi ? Résister à la cruauté du monde, Actes Sud, 60 pages, 8 €

Jean-Claude Guillebaud, Sud-Ouest-Dimanche, 30 juin 2019

vendredi 5 juillet 2019

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Sais-tu que marcher simplement
Peut suffire à sauver le Poème en toi
A lui donner son rythme
Ses brusques éveils
Son glissement de pas
Ses arrêts sur un fil
Son élan furtif

Sais-tu qu’une maison peut abriter
Tous les sentiers de la forêt
Tous les rivages de l’océan
Tous les secrets de l’univers
Tous les oiseaux du cœur
Qu’elle peut laisser grandir tous les soleils de l’âme

T’avancer silencieux
Tel un funambule un livre à la main
Avec souplesse et légèreté
Lenteur et gravité
Peut devenir à l’instant même
Ta danse lumineuse
Ta liturgie sereine
Ta fugue matinale

Lorsque d’une écriture fine
Tes pieds caressent la terre telle une étoffe végétale
Mille fleurs apaisées chantent dans ta mémoire

Sais-tu qu’en te laissant ainsi tirer
Par les mots qui te cherchent
Héler par les images de ton ciel intérieur
Tu franchis l’espace ouvert de ton propre risque
Tu lâches tout tu rends grâce à la nuit
Et tu t’attaches à l’essentiel

Jean Lavoué, 5 juillet 2015

Ces encres et couleurs sur papier sont, respectivement, celle du haut de Gao Jianfu, Poète du Sud, 1932 ; et celle du bas de Chen Shuren, Oies sauvages et roseaux, 1928 (L'Ecole de Lingnan © Hong Kong Museum of Art)







mercredi 3 juillet 2019

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Avec Toi cette heure bleue
Pour remailler les filets troués de la mémoire,
Ramener sur nos rives ce soleil englouti ;
Sans l'avoir entendue,
La musique de Ta voix est miracle pour l'âme,
Je la reconnais entre toutes.
Il Te suffit d'effleurer le ciel de ta main
Pour que la lumière soit.
Je Te vois dans le flanc têtu des journées
Poser ce baume ardent sur chacune de nos douleurs :
Tu calmes les brûlures,
Tu apaises les blés ;
Tous nos jeux d'autrefois coulent de Ton épaule,
Tu révèles l'instant,
Tu appelles la joie,
Tu caresses l'été.
Ton chant a les accents du vent dans les garrigues,
Avec Toi je suis berger d'un pays
Dont je demeure pourtant l'étranger ;
Mais c'est Toi qui ramènes de très loin nos troupeaux,
Qui rassures les bêtes
Qui les fais reposer ;
J'entends leurs noms : tendresse, clarté, frère, sœur, amour, gratitude, abandon, bonté…
Je les garde bien au chaud sous la laine du poème.
Je n'ai que l'étincelle de Ta voix
Pour me guider vers la ligne du vent,
Là où la lumière pousse
À travers les taillis et les prés.

Jean Lavoué, 2 juillet 2019
Photo Free-Photos/Pixabay
















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mardi 2 juillet 2019







QU’AS-TU QUE TU N’AIES PAS REÇU EN DON ?

par Christiane Singer.
L’homo technicus-economicus croit aussi, à sa manière, se suffire à lui-même. Arrogant, démiurge, autosatisfait, il se frotte les mains, dispose de tout ce qu’offre la planète, s’arroge tous les droits, ignore ses devoirs, coupe les liens qui le relient aux autres humains, à la nature, à l’histoire et au cosmos. Il pousse si loin l’émancipation qu’il court le risque de déchirer tous les fils et de décrocher, de se décrocher, de s’auto expulser de la création. Son idéologie est si simpliste que n’importe quel fondamentalisme religieux apparaît en comparaison subtil et pluriel. Un seul précepte, une seule loi, un seul paramètre, un seul étalon : le rendement !
Qui dit mieux dans la trivialité criminelle d’un ordre unique? Comment ne pas voir que chaque subside relié à la culture et à l’éducation devra être multiplié par cent pour renflouer les services médicaux, l’aide sociale et la sécurité policière ? Car sans connaissance, sans vision et sans fertilité imaginaire, toute société sombre tôt ou tard dans le non-sens et l’agression.
Il existe à ce jeu macabre un puissant contre poison.
À portée de la main, à tout instant : c’est la gratitude.
Elle seule suspend notre course avide.
Elle seule donne accès à une abondance sans rivage.
Elle révèle que tout est don et qui plus est : don immérité. Non parce que nous en serions, selon une optique moralisante, indignes, mais parce que notre mérite ne sera jamais assez grand pour contrebalancer la générosité de la vie !
Ainsi, comment pourrions-nous sérieusement mériter d’avoir des yeux ?
Le peintre Turner se faisait enfermer des jours entiers dans l’obscurité complète de sa cave afin de vivre, au moment de sa délivrance, le choc éblouissant du jour et des couleurs. Peut-on dire pour autant qu’il avait mérité ses yeux ?
Un jeune homme cueille à la dérobée une rose. Mais le jardinier l’a vu. Il s’approche de lui avec un sourire et lui demande : « Pourquoi emporter comme un voleur cette rose dans ta manche alors que je m’apprêtais à t’offrir le jardin ? »
À la surabondance généreuse de la Création, nous répondons par une rapacité sournoise.
La vie nous donne en abondance ce que notre système économique vient lui arracher par la ruse et l’agression manipulatrices.
Il existe une question qui, lorsqu’on la pose sérieusement, donne le vertige : qu’as-tu que tu n’aies pas reçu en don ?
Si je promène mon regard autour de moi, je dois tôt ou tard reconnaître qu’il y a peu de choses que je n’ai reçues en don : cette terre sur laquelle je pose mes pas, cet air que je respire, à qui sont-ils? Cette langue que je parle, à qui est-elle ? Ces connaissances que j’ai glanées, que j’ai pu croire miennes? Cette main qui mène ma plume ? Ce corps généreusement prêté pour un temps ?
« Il n’y a rien que tu n’aies reçu. Alors pourquoi t’en glorifier ? » demande un Père de l’Église.
Il n’y a aucune invention individuelle qui ne s’inscrive dans l’interminable grammaire d’innovations préexistantes (même lorsqu’elle en prend le contre-pied), aucune note qui ne se fonde dans l’interminable composition d’une symphonie sans début ni fin.
Et pourtant, puisque la Vie ne cesse de voguer sur l’aporie, rien n’est plus précieux, plus irremplaçable dans cet immense concert du monde que la singularité de chaque voix et de chaque être…
… Un ami et sa fille de trois ans sont installés à la table du petit déjeuner chez nous. L’enfant commence avec son couteau à rayer la table. Et grâce à ce geste qui ne m’a guère enchantée, j’assiste à une leçon de transmission.
Le père arrête avec douceur la petite main : « Halte, à qui est cette table ? »
Alors la petite fille boudeuse :
« Je sais! À Christiane.
Non, mais avant Christiane!… Elle est ancienne cette table, n’est-ce pas ? D’autres ont déjeuner là…
Oui, les parents, les grands parents, les…
…Mais ce n’est pas tout !… Avant encore ?… Elle a appartenu à l’ébéniste qui en avait acquis le bois. Mais d’où venait-il ce bois?… Oui, d’un arbre qu’avait abattu le bûcheron… Mais l’arbre, à qui appartenait-il ?… À la forêt qui l’a protégé… Oui… et à la terre qui l’a nourri… à l’air, à la lumière, à l’univers entier…!
Et puis, elle appartient à d’autres… la table… à ceux qui ne sont pas encore nés et qui viendront déjeuner après nous… ici même quand nous serons partis et quand nous serons morts.
Source : N’oublie pas les chevaux écumants du passé, Éditions Albin Michel, pp. 14 -18.
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