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dimanche 10 mai 2020

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Voici de brefs extraits de la cinquième "Provinciale" de notre ami François Cassingena-Trévedy nous invitant à amorcer sereinement la phase du déconfinement...

"Chers amis, le confinement touche à sa fin. Dans l’incertitude. Dans l’inquiétude. Dans la confusion. Il ne faudrait point que, cédant à un mauvais pli, l’on sacrifie l’humain à la reprise économique ni que la circulation, retrouvant sa fièvre accoutumée, écrase les plus fragiles. Mais d’ailleurs qui sait si le confinement ne reviendra pas ? 

On se prendrait presque à désirer qu’il se prolonge ou se renouvelle, non pas tant pour la retraite méditative qu’il nous procure que pour l’œuvre de discernement qu’il opère entre les esprits, entre les temps, entre le caduc et le pérenne...

La pandémie est à l’évidence la sanction naturelle et quasi automatique de nos maltraitances invétérées à l’égard des écosystèmes et des aberrations de notre « commerce » planétaire...

Une vague s’est formée au large, elle est accourue lentement d’où certains de l’attendaient pas, elle s’est accrue d’innombrables molécules, elle a bourgeonné de fleurs de sel et attend de voir, joyeuse, étonnée, jusqu’où va s’étendre son déferlement : tel est un peu mon patient et passionnant travail, mon « poème » de ces jours...

Au terme de ce temps, préliminaire à tous égards, nous pouvons récapituler et identifier ce qui nous reste... Si ce qui nous reste est un progrès de sagesse, d’intériorité, d’humanité, alors ce qui nous reste est plus que ce que nous avions auparavant. Les dépouillements consentis n’appauvrissent pas : ils enrichissent. Le véritable reste est toujours plus que la somme qui le précède, tout simplement parce qu’il demeure. 

Nous ne sortons pas du confinement tout à fait dans le même état que celui dans lequel nous y étions entrés : l’exercice nous a insensiblement modifiés, au plan personnel comme au plan collectif... 

Nous étions entrés dans cette mise en quarantaine un peu noués et sur la défensive, avec la peur au ventre, et voilà qu’insensiblement, au fil des semaines, quelque chose s’est dénoué, détendu et dilaté en nous, entre nous. Quelque chose de dé-chaîné », de libre, d’éminemment printanier. Le bénéfice le plus certain de l’épreuve est l’idée qui nous est venue de nous causer de fenêtre à fenêtre, de clocher à clocher, de colline à colline, et la découverte que nous avons faite de notre profonde entente. Le confinement nous a unis : il ne faut pas que le déconfinement nous disperse...

La longévité de nos liens, la solidité de la toile patiemment tissée, la définition partagée de nos attentes, voilà désormais les grandes questions qui doivent nous mobiliser activement et nous arracher à toutes sortes de morosités prévisibles. Un « ordre », une « compagnie » du Compagnon blanc s’ébauche : il faut qu’elle se confirme et demeure.

Je crois que le fond de l’affaire est là... dans ce clivage fondamental et grandissant entre la « religion » et un tout autre positionnement, plus modeste, plus dépouillé, plus sereinement désemparé, de l’homme dans l’univers et devant son destin ; entre l’acceptation courageuse de l’abime et l’instinct infantile qui pousse à le conjurer, à l’aménager, à le meubler avec toutes sortes d’objets « religieux ».

Devant l’inanité de tant de discours religieux, j’ai parfois envie d’avouer, avec l’enthousiasme d’un néophyte, « l’athée » qui sommeille en moi, l’athée chrétien qui reste en moi : car, au bout de soixante ans d’existence – je pousse ici la franchise jusqu’au bout – il ne reste peut-être plus que cela en moi. Mais, somme toute, ce reste est un plus ! En tout cas, dirais-je avec un grain d’humour, peut-être faut-il, comme clerc – et surtout comme clerc – posséder en soi-même un taux suffisant d’anticléricalisme pour être en vérité et sans péril un homme d’Église...

Comment faire pour que ce temps de pandémie, au lieu de nous fermer et de se refermer sur lui-même comme une simple parenthèse, ouvre en nous et entre nous un tel espace ?... Comment faire pour que l’attrait de l’Ouvert perdure au-delà du choc pandémique et de la période d’urgence sanitaire ?

Le déconfinement va exiger une intense attention à l’autre : chacun devra renoncer à l’impatience, à l’insolence, à la gourmandise, à l’incivilité de son ego, pour donner la priorité à la protection de l’autre, moyen éminent de rentrer en relation avec lui. 

Mettons-nous donc en Chemin dans le sens de la Vie... Laissons l’Esprit travailler la chair frémissante de la mer, laissons la lumière traverser le galbe de la vague. « Le vent se lève : il faut tenter de vivre. » (Paul Valéry, Le cimetière marin)..." 

François Cassingena-Trévedy, moine de l'abbaye de Ligugé, 6 mai 2020

















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